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    Tous un peu TOC?

    Entre manies et folies, les rituels singuliers contre le stress

    Freud, qui avait pourtant écrit des charrettes de tomes sur la question, ne donnait pas sa place côté compulsion. Levé à 7 h, il convoquait son barbier tous les matins pour lui faire tailler au millimètre les poils folets de son bouc, avant de s’enfermer dans son bureau et d’allonger ses patients sur le divan.
    Illustration: Tiffet Freud, qui avait pourtant écrit des charrettes de tomes sur la question, ne donnait pas sa place côté compulsion. Levé à 7 h, il convoquait son barbier tous les matins pour lui faire tailler au millimètre les poils folets de son bouc, avant de s’enfermer dans son bureau et d’allonger ses patients sur le divan.

    Depuis que Justin Trudeau a conféré un statut présidentiel au selfie mitraillé de façon quotidienne, l’excès est soudainement devenu l’ami du bien. Pour combien de personnes l’élan pour l’égoportrait est devenu une compulsion socialement acceptée dans nos univers numériques.

     

    Il y a 30 ans, on vous aurait allongé sur le divan d’un psy pour moins que cela. L’époque, obsédée par le rituel personnalisé, est aux manies, et les tics ne font plus toc.

     

    Tics en stock

     

    De tout temps, une pléthore de personnalités publiques ont fait rimer manies avec célébrité. Au pays de la Sainte-Flanelle, les confidences intimes d’un gardien de but qui méprenait ses poteaux pour un confessionnal ont fait couler des gallons d’encre.

     

    On ne compte plus non plus les stars du foot qui se signent ou embrassent des objets ostentatoires avant d’oser poser l’orteil sur la pelouse.

     

    Récemment, l’image des petits jeux de doigts énigmatiques échangés par Céline Dion avec ses proches ont fait les choux gras de la presse pipole.

     

    Les objectifs ont croqué jusqu’à plus soif le subtil jeu du pouce et de l’index de la chanteuse endeuillée drapée dans sa noire voilette, ultime baiser dessiné sur le cercueil de son âme soeur. Comme un message muet expédié vers l’au-delà.

     

    Il est aussi des gens pour qui il en va des avions comme des chiens. Avant de monter à bord d’un gros-porteur, ils effleurent la carlingue pour mater la bête de métal comme on tend sa main pour amadouer n’importe quel cabot à l’air louche.

     

    D’autres voyagent sur des vols séparés, rongés d’angoisse à l’idée d’infliger à leurs rejetons une vie d’orphelins. Et ce, même si, rationnellement, ils courent plus de risque à traverser la rue qu’à voyager sur Malaysia Airlines.

     

    La manie ne fait pas le moine​

     

    Ces rituels étranges et obsessifs sont souvent associés aux seuls artistes et abonnés aux paparazzis, comme si, pour briller sur les planches ou accoucher d’une oeuvre transcendante, il fallait nécessairement être un peu fêlé du chaudron et s’accommoder de quelques araignées dans le plafond. (Chez les Anglais, on préfère les chauves-souris dans le clocher !)

     

    Le mythe de l’artiste ou du grand inventeur génial, nécessairement siphonné, continue de coller à la peau des hyperactifs et autres allumés de ce monde.

     

    Comme si le cerveau devait nécessairement compter quelques câbles disjonctés pour s’élever au-dessus de la matière grise moyenne. Ne sommes-nous pas tous un peu limite TOC (trouble obsessif compulsif) à nos heures ? TOC, non, mais bourrés de manies, oui, affirment certains psychologues.

     

    Le TOC pur et dur est une condition grave qui ne touche que de 2 à 3 % de la population, explique Geneviève Gauthier, spécialiste des troubles anxieux et de l’humeur à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. « Le TOC, c’est un comportement obsessif qui empêche les gens de fonctionner parce que leurs manies prennent tellement de place qu’ils ne peuvent poursuivre leur travail ou leur vie de façon normale », nuance-t-elle.

     

    Entre tics et TOC

     

    Mais là où le tic rencontre le TOC, dit-elle, c’est que répéter un rituel bénin a pour but de faire baisser une certaine tension, d’injecter une généreuse dose de dopamine pour dompter une angoisse qui sommeille et que l’on désire inconsciemment tenir en laisse.

     

    « Le parallèle peut être fait avec les manies ou les rituels. Si on fait un geste, conscient ou non, et que cela apaise une tension générée par une performance, un travail ou une situation, on aura tendance à penser que refaire le geste aura le même effet. Sans s’en rendre compte, bien des gens qui ont des manies cherchent l’apaisement. C’est une façon de réguler les émotions. Tant que ce n’est pas maladif ou exagéré, il n’y a aucune raison de changer cela », soutient la psychologue.

     

    Doudous virtuels

     

    Dans notre univers sous tension dopé à la performance, les tics et manies germent aussi allègrement que les pissenlits dans les terrains vagues, convient un autre grand manitou des tics et TOC. « Dès qu’il y a du stress, les gens cherchent des automatismes. Le rituel, c’est une façon de se donner un sentiment de contrôle sur quelque chose d’incontrôlable comme le stress. Même si c’est une illusion ! » insiste le Dr Kieran O’Connor, professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal.

     

    Adultes comme enfants, qu’importe, la manie, le tic, devient le doudou virtuel que plusieurs tètent mentalement avant de pouvoir passer à l’action.

     

    Qu’on ait 7 ou 77 ans, l’âge n’exclut pas le besoin d’une routine apaisante, d’un grigri invisible ou d’un processus physique ou mental pour affronter l’adversité.

     

    Rituels sur mesure

     

    La manie peut être le talon d’Achille du perfectionniste ou le modus operandi du super créateur, tétanisé devant la page blanche ou devant un public à conquérir, note le psychologue. « C’est vrai qu’il y a quelque chose d’incontrôlable dans la création, d’où la manie chez certains artistes de chercher les conditions parfaites pour susciter l’inspiration. Mais l’inspiration, ça ne se commande pas. »

     

    Même si la manie tire son nom du latin mania, pour folie, pas besoin d’être fada ou d’avoir pété un plomb pour s’inventer des rituels sur mesure, assurent ces deux experts.

     

    En fait, insiste Kieran O’Connor, c’est plutôt notre époque hypercartésienne, épurée de rites, qui s’accommode mal de certains comportements irrationnels moins socialement acceptés.

     

    « Avant, la vie des gens était totalement régulée par des rituels, c’était la façon normale de faire face au stress de la survie quotidienne, aux éléments incontrôlables. En fait, les manies étaient considérées comme une partie de la personnalité, pas comme une maladie », note le sage docteur.

     

    Aujourd’hui, on vous remplit une prescription ou on vous conseille la psychanalyse pour un tic, moins qu’un TOC. « De nos jours, bien des gens n’ont plus à stresser pour leur survie. Ils doivent cependant composer avec des stress négatifs résiduels, qu’ils tentent de dompter à leur manière avec toutes sortes de petits rituels. »













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