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    Des Idées en revues

    Images emblématiques et inconfortables du passé québécois

    19 janvier 2016 | Jocelyn Létourneau, Johanne Daigle, Claire Cousson et Lucie Daignault - Respectivement professeur à l’Université Laval, professeure à l’Université Laval, directrice de la Fondation François-Lamy et chargée de recherche au Musée de la civilisation, à Québec | Actualités en société

    Chaque société est associée à un ensemble de représentations qui en incarnent apparemment l’essentiel. Plus ou moins réalistes ou bricolées, ces représentations ont une incidence sur les consciences populaires et contribuent à la construction de l’identité des peuples. Quelles sont les images qui, au dire des « gens ordinaires », reflètent l’expérience québécoise dans le temps — ce qu’on pourrait aussi appeler la québécité — et quelles sont celles qui, selon les mêmes personnes, ne siéent pas à cette québécité ou lui sont censément étrangères ? Menée par des chercheurs de l’Université Laval et du Musée de la civilisation, à Québec, une enquête exploratoire à laquelle ont participé 427 personnes a permis de discerner les représentations emblématiques et inconfortables de la québécité.

     

    Images populaires

     

    Retenons d’abord les images les plus populaires. René Lévesque, avec 55 % des répondants qui ont choisi sa photo, trône en tête de liste. La chose ne surprend pas. La place occupée par l’ancien premier ministre du Québec concorde avec ce que d’autres enquêtes ont révélé, soit la centralité de l’homme dans le panthéon et l’imaginaire québécois, voire canadien.

     

    Au titre des images les plus fréquemment retenues — plus de 40 % des répondants — figurent celle du référendum de 1980 (47 %), celle de Maurice Richard (45 %), autre icône du panthéon québécois souvent associée à l’identité canadienne-française rebelle, et celle de la prise de Québec par les Britanniques en 1759 (43 %), événement référentiel dans la mémoire collective et la conscience historique des Québécois, francophones comme anglophones.

     

    Dans la catégorie des images sélectionnées par au moins 30 % des répondants, ce qui n’est pas rien, se range une série d’illustrations qui témoignent de différentes thématiques liées au passé québécois, qu’il s’agisse de l’autochtonie et des premiers contacts (campement amérindien : 36 % ; Jacques Cartier et Indiens : 31 %), du nationalisme et de l’indépendantisme (affiche « Français d’abord » : 35 % ; figure du patriote : 30 %), de l’importance des ressources naturelles, notamment l’eau et le bois (érablière : 33 % ; barrage Manic 5: 32 % ; équipe de draveurs : 31 %) ou de la culture au sens large du terme (affiche « Expo 67 » : 31 %).

     

    Enfin, au titre des images conservées par au moins un cinquième des répondants se retrouvent, par ordre du nombre de choix effectifs, une famille francophone (29 %), le discours du général de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967 (25 %), des paysans (23 %), l’affiche « Maîtres chez nous » (22 %), deux religieuses (21 %), le marquis de Montcalm (21 %), Jean Lesage (21 %) et, pour finir, l’édifice du parlement du Québec avec le fleurdelisé accroché à son mât (20 %).

     

    Images rejetées

     

    Qu’en est-il des images rejetées, qui dénotent le désir conscient des répondants de ne pas considérer ces illustrations comme étant représentatives de l’histoire du Québec ? Les images écartées qui reviennent le plus souvent sont, dans l’ordre, celle qui met en présence Pierre Elliott Trudeau et la reine Elizabeth II au moment de la signature du document juridique sanctionnant la canadianisation de la Constitution du Canada en 1982 (29 %), celle d’armoiries protestantes (29 %), celle d’un restaurant casher (27 %), celle d’une famille anglophone (21 %) et celle d’une manufacture d’obus (21 %).

     

    La recherche effectuée autorise certaines observations intéressantes.

     

    Si on se limite aux images choisies par au moins un cinquième des répondants, on constate que l’histoire du Québec est associée à une constellation d’idées référentielles qui ne sont pas étrangères à la façon dont est habituellement imaginé et raconté le parcours québécois. Parmi ces idées se trouve d’abord et avant tout celle du nationalisme au sens large du terme, soit la volonté d’un peuple, en dépit d’un événement perturbateur extraordinaire (« La prise de Québec »), de s’affirmer et de s’épanouir comme société moderne, francophone et ouverte sur le monde (« Référendum de 1980 », affiche « Français d’abord », « Barrage Manic 5 », affiche « Expo 67 », affiche « Maîtres chez nous », « parlement du Québec »). Au titre de ceux qui ont porté cette quête d’affirmation et d’émancipation figurent bien sûr René Lévesque, mais aussi Maurice Richard, le général de Gaulle, les Patriotes, Jean Lesage et le marquis de Montcalm — encore que de Gaulle et Montcalm restent dans une position assez controversée comme personnages marquants de l’histoire québécoise.

     

    Il est évident que le Québec est perçu à travers certaines images d’Épinal. Il est tout aussi notoire que d’autres images agissent pour cette société comme antireflet ou contre-miroir. Si, d’un côté, ce qui définit la province, au dire des répondants, est son côté francophone, nationaliste, résistant et plutôt pacifique, ce qui la dédit, par opposition, est son côté non francophone, multiculturel, guerrier et soumis. Dans ce contexte, on ne doit pas se surprendre que le duo Pierre Trudeau/Elizabeth II, que le restaurant casher, que les armoiries protestantes, que la famille anglophone et que la manufacture d’obus soient désignés comme contre-références québécoises. Ces cinq images constituent autant d’illustrations de ce que l’on n’associe pas facilement ou spontanément à l’histoire, à la mémoire ou à l’identité québécoise.

     

    Précisons que ce n’est pas la présence non francophone au sein de la société québécoise que l’on nie ; ce n’est pas non plus le fait qu’il y ait eu des usines d’obus dans la province que l’on dispute ; et ce n’est pas la réalité selon laquelle le Canada-Québec a été et reste lié à la Grande-Bretagne que l’on conteste. C’est plutôt que l’on considère le Québec comme étant une nation francophone résiliente et résistante, qui ne se complaît pas dans la violence et où la diversité n’est pas une composante majeure. Jusqu’à un certain point, cette définition de la québécité créé ce que l’on pourrait appeler un espace du pensable québécois par rapport auquel se configure un espace de l’impensable québécois, lequel rend beaucoup plus difficiles certaines associations d’idées touchant la québécité. S’il va de soi que toutes les sociétés du monde se construisent à coup de mythes et de contre-mythes, ceux qui définissent la québécité conjuguent les traits de francophone-nationaliste-résistant et plutôt pacifique tout en rejetant les amalgames de pluralisme, de canadianisme et de bellicisme.

     

     

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