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    Avis de tempête

    Bien avant qu’il ne prenne la défense des radio-poubelles de Québec, le professeur Jacques Zylberberg s’était mis, par un beau jour d’été, à déambuler torse nu dans les corridors de son département d’université.

     

    L’homme avait beau entretenir une image déjà quelque peu élastique, elle ne semblait plus tenir ce jour-là qu’aux bretelles de son pantalon.

     

    Cette mise en scène de lui-même m’avait frappé. Que voulait faire valoir Jacques Zylberberg, décédé en 2010, par ce comportement inusité pour un professeur d’université ? Peut-être essayait-il d’exprimer, par le spectacle de son embonpoint, qu’il ne tient qu’à chacun d’assumer sans gêne sa liberté, quitte à montrer ce faisant son mépris aveugle des règles de vie en société ?

     

    Il existe beaucoup de comportements semblables désormais au nom de la supposée grandeur du naturel. Peut-être parce qu’à notre époque nous croyons confusément que la nature est en train de disparaître ? En tout cas, ces dérives mettent en évidence moins la grandeur de la nature qu’un mépris pour des règles mises en avant au bénéfice de la vie en commun. Voilà pourquoi ces comportements constituent souvent un simple paravent derrière lequel se déploie une sauvagerie de loup. Pour assurer le plaisir des loups, on plaide ensuite que tout le monde doit être traité comme des chiens. Ainsi en va-t-il en économie par exemple.

     

    À la Cinémathèque québécoise, j’ai revu ces derniers jours Oncle Bernard, L’anti-leçon d’économie, le film de Richard Brouillette consacré à Bernard Maris, cet économiste assassiné en janvier 2015 avec ses camarades de Charlie Hebdo. Le film y est présenté depuis plusieurs jours, tout en continuant par ailleurs de joliment valser dans des festivals à l’étranger.

     

    Oncle Bernard était un homme paradoxal. J’ai eu la chance de le connaître. Disons qu’il avait, entre autres qualités, une étonnante capacité à vulgariser des questions réputées compliquées. Peut-être simplifiait-il trop ce que d’autres complexifient à outrance ? Il donnait à tout le moins envie de s’armer davantage intellectuellement pour se prémunir contre les attaques des bêtes féroces qui ne rêvent que de déployer la toute-puissance de leur sauvagerie économique. Il ne croyait pas, lui, que le loup et le lapin peuvent vivre ensemble sans protection au seul prétexte qu’ils sont tous les deux des animaux.

     

    Dans ce film tourné en 2000, mais qui vient seulement d’être achevé, Bernard Maris traite beaucoup de l’image que projettent d’ordinaire les économistes, ces nouveaux grands prêtres de notre ordre social.

     

    Au lieu de présenter les théories économiques comme des thèses dont on peut débattre, explique Maris, les économistes ont pour la vaste majorité d’entre eux intériorisé leur mécanique idéologique comme s’il s’agissait d’un simple phénomène naturel auquel on ne peut à peu près rien changer.

     

    Cela apparaît particulièrement perceptible par exemple dans l’image que l’on donne au quotidien de l’économie aux bulletins de nouvelles. À la télévision et à la radio, cela est tout à fait frappant. Les nouvelles économiques sont présentées sur un mode qui s’apparente de très près à celui d’un bulletin de météo.

     

    L’économie est envisagée constamment telle une fatalité naturelle. Il suffit en conséquence d’en rendre compte plutôt que d’avancer des explications capables de la changer. À la radio et à la télévision, on nous livre donc les résultats boursiers comme on vous parle de la pression atmosphérique, c’est-à-dire sur un mode purement descriptif.

     

    Les cours du baril de pétrole s’effondrent, le dollar aussi, votre argent fout le camp ? Vous n’y pouvez rien. Simple avis de tempête. C’est ainsi. Tout comme pour la pluie.

     

    Ce qui est en cause n’est pas forcément la compétence ou les connaissances des gens qui parlent, mais bien ce format obligé dans lequel on les a tous casés au point que, par effet de dressage, ils en assurent eux-mêmes la reproduction. À cet égard, il me semble qu’au réseau de nos impôts, un Gérald Fillion fait figure d’exception qui confirme la règle.

     

    Oncle Bernard pestait contre cette réduction constante de l’économie à la simple description de ses conséquences. Cela témoignait à son sens de la naturalisation d’une idéologie dominante où le chiffre règne sur nos vies au point de faire sans raison valable la pluie et le beau temps.

     

    À la différence de la météorologie, qui tient de la physique et de la chimie, l’économie repose pourtant sur un ensemble de dogmes flous qui perfusent au goutte-à-goutte une société qui a fini par confondre ce jus avec son sang.

     

    Un des effets rhétoriques corrosifs de cette triste naturalisation de l’économie est que si, comme Bernard Maris, vous n’acceptez pas la sauvagerie de supposées lois naturelles, vous êtes tenu pour un clown alors que ceux qui se pètent les bretelles en allant à peu près nus continuent de passer pour des rois.













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