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    Aide médicale à mourir

    L’objection d’âme et de conscience

    9 janvier 2016 | Serge Daneault - Médecin | Actualités en société
    On a tort de penser que l’objection de conscience, prévue dans l’article 50 de la loi encadrant l’aide médicale à mourir, se fera à la légère.
    Photo: iStock On a tort de penser que l’objection de conscience, prévue dans l’article 50 de la loi encadrant l’aide médicale à mourir, se fera à la légère.

    « Nous avons exigé que les êtres humains soient capables de distinguer le bien du mal même lorsqu’ils n’ont que leur propre jugement pour guide et que ce jugement se trouve être en contradiction totale avec ce qu’ils doivent tenir pour l’opinion unanime de leur entourage [...]. »

     

    — Hannah Arendt

     

    De nombreux journalistes, comme la majorité des politiciens, n’insistent-ils pas sur le large consensus entourant la loi sur l’aide médicale à mourir dans la population québécoise ? Ils omettent de dire que 59 % des mémoires déposés devant la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité s’opposaient à la mise en place de l’euthanasie au Québec, que 22 députés ont voté contre la loi et que plus de 600 médecins ont apposé leur nom sur une pétition qui demandait le retrait du projet de loi. Quand, de tous les documents publiés par le Collège des médecins du Québec, le guide sur l’administration de l’aide médicale à mourir est le seul auquel la population n’a pas accès et quand les politiciens usent de formules aux sens aussi multiples que confus, on peut comprendre que la population ne voie plus aucune différence entre soins palliatifs, suicide assisté et euthanasie.

     

    Maintenant que la loi est en vigueur, il est clair qu’un nombre important de médecins voudront se prévaloir de son article 50 prévoyant le droit à l’objection de conscience. On a tort de penser que cette objection se fera à la légère. Pour ces personnes, « l’administration de médicaments ou de substances à une personne en fin de vie, dans le but de soulager ses souffrances en entraînant son décès » (article 3 de la Loi) constitue un homicide en regard du Code criminel, qui stipule que « commet un homicide quiconque, directement ou indirectement, par quelque moyen, cause la mort d’un être humain » (article 222). Or, il existe toujours des citoyens qui estiment en leur âme et conscience qu’un homicide est mal, quelles qu’en soient les motivations.

     

    On peut se surprendre que les législateurs aient accepté la proposition du Collège des médecins du Québec voulant que l’acte de donner la mort à autrui soit considéré comme une « affaire médicale ». On aura beau chambarder de fond en comble la formation des médecins ou raturer de larges pans du serment d’Hippocrate (qui n’a d’ailleurs plus cours au Québec), la médecine aura toujours pour but de retarder la mort et d’ajouter de la vie dans la vie restante lorsque la mort est devenue inévitable. Balancer dans le champ d’exercice de la médecine une décision qui a toujours appartenu aux magistrats relève d’une méprise inqualifiable sur la prétendue infaillibilité médicale dans des matières aussi délicates. Faire croire à la population que l’erreur médicale ne pourra pas se produire quand il sera question d’administrer ce qu’une patiente appelait récemment « la piqûre du gouvernement » appartient à la mystification.

     

    Bien sûr, une partie de la classe politico-médiatique, totalement obnubilée par une peur panique de l’ultime destination, s’épanchera sur la souffrance humaine que ces objecteurs de conscience voudront laisser perdurer.

     

    Mais laissons tomber les masques et regardons la réalité : la souffrance d’autrui n’est jamais évaluable et encore moins quantifiable. Si j’étais d’accord avec l’euthanasie, je ne pourrais jamais dire à un patient qui m’avoue souffrir que sa souffrance n’est pas assez grande pour que je lui donne la mort. C’est pourquoi, dans les pays «euthanasistes», les demandes réelles et répétées sont toujours satisfaites. Le jugement récent de la Cour suprême est dès lors moins hypocrite que la loi québécoise puisqu’il ne fait pas de différence entre une personne se sachant atteinte d’un cancer qui causera sa mort dans les prochains mois et celle clouée au lit à jamais par un traumatisme de la moelle épinière. Quand on souffre, on souffre, et lorsque la mort donnée devient la réponse de la société, elle devient la réponse possible à toutes les souffrances, sans discrimination.

     

    Retrait de la médecine ?

     

    Cependant, rien ne nous dit que la souffrance est moins prégnante dans les quelques sociétés qui ont opté pour l’homicide médical. Toutefois, il ne semble pas qu’on puisse jamais retourner en arrière. Celui qui donne la mort à son semblable ne pourra jamais affirmer qu’il a fait une erreur puisque la mort donnée est le seul acte qui soit irréparable.

     

    Mais, au bout du compte, il faut s’avouer que toute cette révolution dans nos moeurs et nos façons d’être ensemble est peut-être le signe d’un autre phénomène largement occulté : si les gens demandent qu’on écourte leur vie, c’est peut-être parce qu’ils ont perdu confiance en la médecine et en sa capacité à les soulager. Après nous avoir poussés aux confins de l’existence, la médecine se serait-elle retirée, laissant l’humain seul devant sa quête de sens et devant sa soif de solidarité ?

     

    Alors que l’opposition de certains représentants des religions faiblit et laisse annoncer une prochaine abdication, il convient de se demander si le « tu ne tueras point » n’appartenait pas davantage à une notion constitutive fondamentale de l’espèce humaine plutôt qu’à une mythologie depuis longtemps abandonnée par nos concitoyens. Il restera révélateur que la première société de ce continent à avoir franchi le pas de la mort légalement donnée ait à ce point favorisé l’autonomie individuelle alors qu’elle s’est toujours refusé à se donner l’autonomie collective qui est pourtant naturelle pour tous les peuples de la planète.













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