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    L’univers de l’hiver

    Une histoire de saison

    «Le pont de glace à Longue-Pointe»<em>, </em>Cornelius David Krieghoff, 1847
    Photo: Galerie Nationale du Canada Domaine public «Le pont de glace à Longue-Pointe»Cornelius David Krieghoff, 1847
    Partez à la découverte des soleils du froid dans une histoire de la glace, du patin, de la réfrigération, de l’isolation et des lumières de l’hiver. Premier texte d’une série sur le froid pour se réchauffer l’âme.​
     

    Comment résister aux morsures de l’hiver? En 1662, l’explorateur Nicolas Denys, propriétaire des berges et des pêches du Canada, grand commerçant, explorateur du Nouveau Monde à sa façon, est convaincu que la déforestation, volontiers accélérée par ses soins, aura pour heureuse conséquence d’éloigner l’hiver des berges du Saint-Laurent.

     

    En Europe, où les grandes forêts ont disparu avec les loups, la chaleur de la terre ainsi dénudée fait fondre plus vite les neiges, plaide Nicolas Denys. « Je vais donner la raison du froid et des neiges de la Nouvelle France ; je dis que la quantité des neiges qui s’y trouve vient de ce que toute la terre est couverte de bois. » Comme il est entendu que la colonie doit se modeler à ce qui est présenté comme l’idéal de la métropole, il faut donc couper les grands arbres de ce pays pour que la terre du Canada puisse se hisser jusqu’à cette idéalisation. La manie de réduire en bouillie la forêt d’ici remonte à loin, très loin !

     

    L’humidité

     

    En 1744, le jésuite Charlevoix exprime pour sa part l’idée que l’humidité du sol serait notamment la cause d’hivers trop longs. L’hiver, dit-il, sera toujours plus rude au Nouveau Monde « à cause de la sérénité de l’air ». Les ciels d’azur et l’extrême luminosité n’y peuvent rien changer.

     

    Lorsque Samuel de Champlain entreprend de passer l’hiver au Nouveau Monde en 1604, ses hommes et lui comptent sur des réserves insuffisantes de nourriture. Et puis, comment faire pour se chauffer si longtemps ? Il passera trois hivers au pays, les deux premiers étant les plus difficiles. Beaucoup de ses hommes meurent. Il faut lire au sujet de ce désastre le récit qu’en propose David Fischer dans Le rêve de Champlain, publié en français en 2011.

     

    Quelques Anishinabegs, à moitié morts de faim, arrivent un jour d’hiver jusqu’à Champlain. Comment les aider alors qu’on souffre soi-même beaucoup ? Plusieurs témoignages de l’époque indiquent les ravages que cause chez les Premières Nations la saison froide. À vrai dire, ce n’est pas seulement le froid, mais aussi l’alimentation déficiente qui font de cette saison un moment pénible à traverser. Poissons et viandes séchés, puis des rations de biscuits secs, cela ne permet pas de durer jusqu’au retour de l’été. Les maladies prospèrent, notamment le scorbut.

     

    L’histoire compte quelques témoignages qui rendent compte d’expériences de l’hiver qui conduisent à des extrêmes. Les malheurs consécutifs à un naufrage, les attaques du froid et la disette générale conduisent à de tristes cas d’anthropophagies. Dans son Histoire et description générale de la Nouvelle France, Charlevoix raconte que dans une mission on en fut « réduit à des extrémités qui font horreur », soit de « déterrer les corps à demi corrompus pour les manger ». Les enfants, raconte-t-il, « ne firent aucune difficulté de se repaître des cadavres de ceux qui leur avaient donné le jour ».

     

    Ah ! comme la neige a neigé ! Ce doux manteau de silence qu’est la neige ne recouvre pas tout à fait cependant la détestation que nous pouvons en avoir. Le refrain célèbre de la chanson interprétée par Dominique Michel, rage au visage, revient souvent : « J’haïs l’hiver/Maudit hiver/Les dents serrées, les mains gercées, les batteries à terre ».

     

    Parlez de l’hiver à James Murray, le haut gradé en garnison après la prise de Québec par les Anglais en 1759. L’hiver que passent ses armées d’occupation est catastrophique, tandis qu’il tente par ailleurs de casser tout esprit de résistance. Dans son journal, Murray décrit sa lutte de tous les instants pour maintenir le contrôle de la ville fortifiée grâce à des troupes qui souffrent d’engelures et de maladies. Il y relate notamment les mesures extrêmes prises pour assurer l’approvisionnement de sa garnison en bois de chauffage et comment, pour arriver à se déplacer, les soldats britanniques apprennent l’art de se déplacer chaussés de raquettes.

     

    Peut-on en vouloir à des hommes qui ont souffert de l’hiver de vouloir le mettre à distance pour la suite de leur vie ? À en croire Louis-Edmond Hamelin, penseur de la nordicité, ce sont surtout les jeunes qui aiment aujourd’hui l’hiver. Ce serait à peu près 35 % de la population qui accepte l’hiver. Au médecin et écrivain Jean Désy, Hamelin expliquait par ailleurs que cette portion de la population lui apparaît comme des « gens près de leur pays, car, en réalité, accepter l’hiver, c’est accepter la québécité. Ce n’est pas une fantaisie, l’hiver ; c’est une réalité, un objet qui est là de façon récurrente chaque année. Quelqu’un qui aime l’hiver a, à mon avis, un degré de québécité plus élevé que celui qui passe son temps à le détester. »

     

    S’isoler

     

    L’hiver alimente en tout cas les conversations de nombre de générations. Au Québec, à l’occasion des célébrations de fin d’année, un des principaux thèmes des conversations en famille fut longtemps de parler sans fin du chauffage en hiver. Le dramaturge Alexis Martin a bien compris ce trait propre à la conscience d’Amérique dans une pièce intitulée L’invention du chauffage central en Nouvelle-France.

     

    Les discussions sur les cheminées, le chauffage au bois, au gaz, au mazout, aux granules, à la biénergie, aux panneaux solaires, aux radiateurs à l’eau chaude et que sais-je encore ont occupé nombre d’après-midi d’hiver dans les familles. Sans parler de l’isolation. La laine rose, la vermiculite, la zonolite, la MIUF, le styromousse, les coupe-froid, le papier journal, le mastic, la sciure de bois, le crin de cheval, les membranes diverses, l’étoupe. Sans oublier le sous-thème des portes et des fenêtres. Quels matériaux ? Quelle marque ?

     

    L’hiver, durant des générations, apparaît bel et bien tel un appareil à chauffer à blanc d’infinies conversations vouées à assurer au final la chaleur de tous.

     

    Toutes ces préoccupations pour se protéger de l’hiver ont pris des proportions pharaonesques. Pensez seulement aux portes et aux fenêtres, à leurs améliorations constantes. « On parle de 3,4 milliards pour les marchés résidentiel et commercial au Canada », explique Sophie Marquis, vice-présidente aux communications et aux ressources humaines du groupe Atis, un des plus importants manufacturiers et distributeurs de portes et fenêtres.

     

    On est loin désormais d’envisager de devoir passer l’hiver dans des trous creusés à même la neige puis recouverts de branches verdoyantes afin de s’abriter tant bien que mal des morsures du froid et de la nuit. En 1691, dans sa Nouvelle relation de la Gaspésie, c’est ainsi que Chrétien Le Clerq raconte comment il parvenait comme d’autres à se soustraire à la mort au pays des glaces.













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