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    #chroniquefd

    La double contrainte

    Comment dit-on déjà en anglais ? Foutu si tu le fais, foutu si tu ne le fais pas ? Jeudi dernier, un aréopage de la lutte contre la criminalité et la radicalisation s’est présenté devant le Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité de l’ONU à New York pour dénoncer, entre autres choses, les nouvelles générations de téléphones dits intelligents et logiciels de cryptage qui, selon ces experts, facilitent le travail des méchants tout en mettant des bâtons dans les roues des gentils cherchant à déjouer leurs plans macabres.

     

    Sur les ondes d’un radiojournal, Lyne Décarie, procureure du Service des poursuites pénales du Canada, s’est plainte. Aujourd’hui, a-t-elle expliqué, la saisie avec une autorisation judiciaire d’un appareil électronique n’assure plus forcément l’établissement d’une preuve, les techniciens arrivant de moins en moins à accéder aux données, et ce, en raison de barrières efficaces installées par les fabricants pour protéger la vie privée de leur consommateur. Un problème qui, selon elle, devrait interpeller tout le monde. Tout le monde… Sauf peut-être ceux qui, dans les dernières années, ont vivement dénoncé les intrusions institutionnalisées dans l’intimité des citoyens et surtout leurs conséquences néfastes sur les libertés civiles et la démocratie.

     

    L’impossible équilibre entre surveillance passive et respect de la vie privée se révèle une nouvelle fois ici, avec d’ailleurs cette même tonalité qui cherche à faire peur, comme pour mieux faire oublier le son criant des alarmes pourtant activées dans les dernières années. Surveiller tout le monde sans distinction, entrer dans les maisons numériques sans y avoir été invité, lire par-dessus les épaules de tous sans prévenir, dans l’espoir de trouver une ou deux pommes pourries, ce n’est pas bon pour la société, avaient d’ailleurs clamé haut et fort, il y a deux ans, pas moins de 600 auteurs et créateurs, dont 5 lauréats du prix Nobel, issus de 80 pays, dans cet appel commun et historique pour la défense des libertés individuelles à l’ère du numérique.

     

    Des assises fragilisées

     

    Juridiquement, pénétrer dans un téléphone multifonction pourrait, en théorie, déjouer une attaque terroriste, selon eux, mais ce faisant, le geste porte atteinte à la créativité, en instaurant des environnements propices à l’autocensure chez les citoyens, et érode un des piliers de nos États de droit en niant de manière flagrante la présomption d’innocence. Il vient également mettre au rancart une des composantes essentielles du commerce qui repose sur la confiance du consommateur envers la compagnie qui lui vend un service, le tout sans avoir démontré réellement son efficacité.

     

    La surveillance passive des univers numériques n’a pas réussi à déjouer les attaques de loups solitaires à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa, les attentats de janvier et novembre à Paris, les 355 tueries massives aux États-Unis en 2015…

     

    Les marchands du temple numérique l’ont d’ailleurs bien compris, en militant très fort dans les dernières années pour une inviolabilité des données personnelles de leurs vaches à lait, vaches — et moutons, même ! — passablement ébranlés par les révélations d’un Edward Snowden, ex-analyste des services secrets américains, sur la nouvelle mécanique de la surveillance. En faisant entrer une technologie pleine de possibles dans sa poche, en succombant à l’appel de la socialisation en format Facebook, en gloussant devant la diffusion de contenu en flux continu, l’humain ouvre tout grand les portes de son existence à qui veut bien la scruter, la sonder, l’interpréter, la discriminer, lui donner des intentions : publicitaire — oui ! —, assureur — assurément ! —, police — très certainement —, espions et même… criminels.

     

    Crypter pour se sauver

     

    En octobre dernier, Barack Obama a d’ailleurs admis devant quelques huiles de la Silicon Valley ne plus vouloir s’opposer aux programmes de cryptage développés par les Apple, Google et consorts sur leurs iPhone et autres appareils avec un argument de taille qu’éludent trop souvent les tenants de l’hypertransparence au nom de l’hypersécurité : la porte d’accès souhaitée par les autorités dans les outils de communication pour entrer dans la vie privée de tous en général et d’un criminel potentiel en particulier, c’est aussi une porte par laquelle vont pouvoir s’engouffrer espions chinois ou russes, cybercriminels et même terroristes, a-t-il reconnu. C’est ce qu’on appelle s’affaiblir pour éviter l’affaiblissement, se mettre en danger pour ne pas l’être. Plutôt paradoxal, non ?

     

    Le numérique, depuis des années, se développe avec ses belles promesses et son lot de pensées magiques qui n’épargnent personne, pas même le monde de la sécurité et de la justice. En ces lieux, comme ailleurs, à force de se bercer d’illusions, celles de déjouer les complots en écoutant tout le monde, on finit par en oublier l’essentiel.

     

    Or, en matière d’espionnage, le contact humain, la discussion sur le terrain avec des sources, la surveillance physique, tout cela reste encore la meilleure façon de déjouer ces complots, est venu rappeler un cadre du FBI devant le comité de l’ONU la semaine dernière, livrant ainsi l’un des commentaires les plus sensés et forcément le moins néfaste pour la sécurité de tous.













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