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    Quand la violence policière tue

    Nous en avons assez des enquêtes partiales des corps policiers, mais le Bureau des enquêtes indépendantes, toujours inactif, n’est pas sans lacunes

    12 décembre 2015 | Samir Shaheen-Hussain - Militant pour la justice sociale et pédiatre urgentiste, professeur adjoint en médecine à McGill. Alexandre Popovic, Anne-Marie Gallant, Nazila Bettache et Raven Dumont-Maurice ont contribué à la rédaction de ce texte. | Actualités en société
    La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière est simplement révoltante.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière est simplement révoltante.

    Dans mon travail quotidien aux urgences pédiatriques, je vois les effets néfastes des diverses formes de violence structurelle — capitaliste, coloniale, patriarcale, hiérarchique — sur les jeunes. Les impacts de cette violence systémique sur la population m’ont poussé à militer dans des mouvements pour la justice sociale, notamment contre la violence et l’impunité policières.

     

    Donc, lorsqu’une amie m’a informé que son cousin, Brandon Maurice, un adolescent de Maniwaki, avait été tué par balle par un agent de la Sûreté du Québec (SQ) tôt le matin du 16 novembre, j’étais sous le choc, et enragé. La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière — que la victime soit jeune ou plus âgée — est simplement révoltante.

     

    Le décès de Brandon est passé presque inaperçu dans les médias. Pourtant, un jeune de 17 ans tué par la police dans le cadre d’une intervention routière banale est une nouvelle qui mérite d’être relayée, surtout lorsqu’on considère l’historique de violence policière au Québec, où plus de 50 personnes (marginalisées pour la plupart) sont mortes dans le contexte d’interventions policières depuis 2005.

     

    Que l’enquête entourant la mort de Brandon soit confiée au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) n’est rien de moins que scandaleux ! Ces enquêtes étant foncièrement partiales, nous risquons de ne jamais savoir ce qui s’est réellement passé. Pour quelle raison la police est-elle intervenue ? Pourquoi avoir entamé une poursuite policière ? Pourquoi le policier a-t-il dégainé son arme ? Pourquoi a-t-il tiré ? Lorsque Bruno Jolivette, l’oncle de Brandon, affirme qu’on « est censé avoir des gens pour nous protéger, pas pour nous tuer ! », la question qu’il soulève est : « Qui nous protège de la police ? » La famille et les amis de Brandon ont probablement beaucoup d’autres questions méritant des réponses claires. Bien que celles-ci ne ramèneront pas Brandon à la vie, leur absence ne rajoutera que de la rancoeur à leur deuil. Une enquête publique indépendante et transparente serait un point de départ.

     

    Dix ans plus tard

     

    Le décès de Brandon est survenu presque dix ans jour pour jour après le décès d’Anas Bennis, un jeune homme de 25 ans tué par le SPVM dans le quartier de Côte-des-Neiges, le 1er décembre 2005. Les plaies pour une famille commencent à peine à cicatriser que le cauchemar d’une autre commence.

     

    Je fus engagé dans la Coalition Justice pour Anas durant sa campagne publique (2007-2012). La famille Bennis demandait simplement une enquête publique, exhaustive et indépendante pour éclaircir les circonstances mystérieuses entourant le décès d’Anas afin qu’elle puisse faire son deuil. En guise de réponse, elle s’est butée constamment à un traitement méprisant. Après une campagne publique acharnée, une enquête du coroner fut octroyée en 2008. Elle s’est déroulée en 2011, mais seulement après que la Ville de Montréal et la Fraternité des policiers et policières de Montréal ont échoué à la faire annuler en cour !

     

    Cependant, l’enquête du coroner n’a jamais remis en question l’enquête policière menée par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ). Les agents impliqués n’ont pas été contre-interrogés sur leur version des faits. De plus, la coroner n’a jamais pris en considération le rôle potentiel joué par le profilage racial et religieux dans l’action des policiers.

     

    Pourtant, la procédure d’enquête appliquée au Québec lors d’incidents impliquant des policiers a été maintes fois critiquée pour son manque d’impartialité, d’imputabilité, de transparence et de crédibilité, notamment par la protectrice du citoyen du Québec. L’omertà qui existe au sein des forces policières rend futiles leurs enquêtes et n’assure en aucun cas que justice soit rendue. Le SPVM, le SPVQ et la SQ sont les corps policiers chargés des enquêtes sur les incidents de décès impliquant la police au Québec ; ils ne sont pas des exceptions à cette tendance.

     

    L’enquête policière du SPVM à la suite du décès, l’année passée, de Nicholas Thorne-Belance, âgé de 5 ans, illustre cette réalité. Nicholas était avec son père en voiture quand ils ont été happés par une autopatrouille banalisée de la SQ roulant à une vitesse deux fois supérieure à celle permise. Initialement, aucune accusation n’a été portée. L’impunité inhérente à cette décision a soulevé la colère de la famille et l’indignation de la population. Le mandat de réviser l’enquête a été confié à un comité sans policiers, ce qui a éventuellement abouti à une accusation criminelle contre le policier fautif.

     

    Plusieurs croient que le Bureau d’enquête indépendant (BEI) — créé en 2012, mais toujours inactif — est une solution. Cependant, le BEI a des lacunes, notamment le fait que d’anciens agents de la police feront partie des équipes d’enquête.

     

    Enjeu de santé publique

     

    Nous devons avoir une tolérance zéro pour les bavures policières. Le prix à payer — la vie humaine — est trop cher. Le milieu militant qui lutte contre la violence policière a soulevé depuis des années les impacts que celle-ci a sur les individus et les communautés marginalisés. Plusieurs prônent carrément le désarmement des forces policières dans une optique de justice sociale.

     

    Les réalités économique, politique et sociale ont des impacts tangibles sur la santé, le bien-être et la dignité. Aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a poussé des intervenants à voir la violence policière comme un enjeu de santé publique. Nous devons entamer cette discussion ici, afin que les contextes économique et sociopolitique dans lesquels les interventions policières se déroulent soient abordés. Plutôt que de se fier à des enquêtes policières bidon, notre société pourrait mieux prévenir les bavures policières en cernant la violence structurelle et les injustices systémiques en amont et en s’y attaquant. On ne peut tout simplement pas se permettre que des jeunes comme Anas Bennis, Nicholas Thorne-Belance, Brandon Maurice et beaucoup trop d’autres continuent de mourir aux mains de la police.













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