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    Des Idées en revues

    Le nouveau réalisme, antidote au cynisme postmoderne

    Il s’oppose aux thèses «constructivistes» selon lesquelles la totalité de notre réalité est «construite socialement»

    8 décembre 2015 | Jocelyn Maclure - Professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a entre autres publié, avec Charles Taylor, «Laïcité et liberté de conscience» (Boréal 2010). | Actualités en société

    Je ne sais de quoi sera fait notre futur. Ce que le philosophe Karl Popper appelait l’« historicisme » n’a guère survécu au XXe siècle. L’historicisme caractérise les théories qui font « de la prédiction historique leur principal but, et qui enseignent que ce but peut être atteint si l’on découvre les “rythmes” ou les “motifs”, les “lois”, ou les “tendances générales” qui sous-tendent les développements historiques ». Il est bien difficile de nos jours de penser que l’histoire se déplie selon une logique implacable. Autant que l’on puisse en juger, les hommes et les femmes ont encore un mot à dire dans le cours des choses et s’il existe des « lois inexorables de la destinée historique », elles agissent d’une façon bien mystérieuse.

     

    Toutefois, s’il y a une vision du monde qui se montre avec de plus en plus d’insistance, c’est le « nouveau réalisme ». Le « réalisme » est compris comme une doctrine philosophique soutenant qu’il y a des aspects de notre réalité qui existent vraiment, et qui existeraient même si nous n’étions pas là pour les percevoir. Ils sont « indépendants » de l’esprit humain. Ce qui est nouveau, ici, n’est pas tant la doctrine défendue que le fait qu’un nombre croissant de philosophes s’en revendiquent.

     

    Le réalisme s’oppose aux thèses « constructivistes » selon lesquelles la totalité de notre réalité est « construite socialement ». Nous n’avons aucune bonne raison de douter du fait que les montagnes Rocheuses existeraient même si l’espèce humaine disparaissait de la face de la Terre. Les changements climatiques sont en partie le produit de l’action humaine, mais les processus naturels qui causent le réchauffement de la planète ne sont pas des « jeux de langage ». Pour le contrecarrer, il ne s’agit pas que d’en parler différemment ; il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre.

     

    Bien sûr, certaines parties de notre réalité sont construites socialement. L’intentionnalité humaine est derrière des institutions sociales comme l’argent, l’art visuel et le hockey. Cela ne nous autorise pas à affirmer que toute notre réalité est construite socialement. Ce n’est pas parce que la séquence du génome humain a été établie récemment que la matière qui constitue l’ADN n’existait pas.

     

    Le réalisme est d’abord une position ontologique sur la constitution ultime de la réalité, mais il s’incarne aussi dans une position épistémologique. Comme l’avance le philosophe Markus Gabriel, notre réalité est faite d’une pluralité de « champs de sens » qui ont chacun leurs propres critères de validité permettant de départager le vrai du faux. Ces critères peuvent être plus ou moins clairs et fiables : si on sait que la désertification contribue au réchauffement climatique, on ne sait plus très bien, depuis les ready-made de Duchamp et le pop art, ce qui fait qu’un objet est une oeuvre d’art, et encore moins une oeuvre de qualité. Cela ne signifie pas que la vérité n’est qu’un jeu de langage, mais bien que le degré de confiance que nous pouvons avoir envers nos jugements varie d’un champ de sens à l’autre.

     

    Si je m’intéresse au nouveau réalisme, c’est aussi car il porte en lui des implications éthiques et politiques. Il s’érige contre toutes les idéologies qui méprisent les faits. Le Parti conservateur a par exemple affiché son indifférence aux faits en muselant les scientifiques, en abrogeant la version longue du recensement et en ne tenant pas compte des consensus scientifiques en matière de réchauffement climatique et de justice criminelle.

     

    Le réalisme peut être un antidote au cynisme et à ce que j’appelle le « démissionnisme ». Il nous invite à regarder, autant que faire se peut, la réalité sociale telle qu’elle est avant de la juger. Par exemple, la propension de certains progressistes à lire la réalité à travers le filtre d’une critique du « néolibéralisme » équivaut à une renonciation à penser les complexités de notre monde.

     

    Le problème avec le nivellement de la réalité est qu’il laisse entendre qu’il n’y a plus rien à espérer de la démocratie représentative. Le gouvernement Obama a réussi à faire passer une assurance maladie faisant en sorte que des centaines de milliers d’Américains sont maintenant mieux protégés, mais des héros de la gauche comme C. Hedges continuent de mettre démocrates et républicains dans le même bateau. Le penseur néomarxiste S. Zizek conclut même que de ne rien faire du tout est parfois l’acte plus subversif qui soit dans les sociétés néolibérales. On pourrait simplement soupirer, mais cela néglige la possibilité que cette posture nuise objectivement au progrès social en favorisant la démobilisation.

     

    Le même jugement s’applique aux penseurs de droite qui soutiennent que l’État est inefficace, prend trop de place et taxe trop. Le fait que la crise de 2008 ait été causée par la dérégulation de certaines activités financières et que les États aient eu à adopter des plans de stimulation de l’économie pour limiter les dégâts n’a aucun impact sur leur pensée.

     

    La pensée n’est pas spasme, du moins si elle veut être rationnelle. La partie rationnelle de l’esprit a besoin de temps, de faits et d’arguments pour faire son travail. On peut s’inspirer de l’esprit réaliste tout en étant à gauche ou à droite. Il s’agit de laisser la réalité et la rationalité reprendre leurs droits, de lutter contre ses propres partis pris cognitifs et de tenir autant que possible la bullshit et l’idéologie à distance. [...]

     

    On a pensé que la critique de la métaphysique spéculative et l’échec du projet des Lumières ne pouvaient que nous mener au relativisme cynique et à la domination de l’idéologie. Ce n’est pas le cas. Il est possible à la fois de reconnaître les limites de la rationalité tout en tirant le meilleur parti de nos indéniables capacités cognitives. C’est ce à quoi nous invite le nouveau réalisme.

     

     

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