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    La viande

    Ne pas nommer. Ne pas déplaire. Ne pas montrer du doigt. Surveiller son langage. Respecter les bons usages. Ne pas prendre de risques, se contenter d’énoncer des idées générales. Soyons prudents : c’est l’époque qui le commande.

     

    Notre époque n’aime pas les gros mots. Ni les risques. Ni les coups de pieds là où vous savez. C’est une époque d’assureurs et d’assurés. Elle se fait des commissions d’enquête un peu pour se le rappeler. Ce qui est rebelle et révolutionnaire chez nous n’est jamais beaucoup plus qu’un nouveau shampoing ou un détergent en poudre. Autrement, on reste prudent. Très prudent.

     

    Reste que la politesse des gens qui professent aujourd’hui leurs énormités bien lisses est parfois obscène.

     

    Prenez le cas de ce banquier, Victor Dodig, patron de la Banque canadienne impériale de commerce. Salaire en 2014 : 781 250 $. Ajoutez à cela 1,9 million en actions, plus 473 708 $ en attributions à base d’options sur des actions, puis un bonus de 1,6 million. Je ne parle pas de la valeur de sa pension, estimée à 2,4 millions. À supposer qu’un tel surhomme travaille 20 heures sur 24, il toucherait donc 1000 $ l’heure. En un an de ce régime, il gagne l’équivalent de 335 années de salaire d’un employé payé au salaire minimum.

     

    Augmenter encore le salaire minimum, je veux bien. Mais penser aussi à plafonner les salaires, ce serait peut-être aussi à considérer…

     

    On dira que si les hauts salaires étaient bridés, ces gens-là se sentiraient si brimés dans leurs élans créatifs qu’ils songeraient à quitter le pays pour faire profiter de leur génie de mieux nantis que nous. Comme si leur argent ne se dorait pas déjà le plus souvent à l’abri de l’impôt, bien au chaud dans des paradis fiscaux !

     

    Qu’ils partent donc tous s’ils ne continuent à vivre ici que pour s’abreuver du sang de leurs commettants et professer leur mépris après s’être bien empiffrés dans l’assiette au beurre. Pour une fraction de leurs millions, vous croyez qu’on ne trouverait vraiment personne de brillant pour faire un travail équivalent ?

     

    Dans un entretien publié la semaine dernière, le patron de la Banque canadienne impériale de commerce explique que « plusieurs personnes sont suréduquées » au Canada. Suréduquées oui.

     

    Pas assez éduqué, je vois bien ce que cela peut signifier. Mais trop, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? N’est-ce pas d’abord l’expression d’un trop-plein de soi, à la façon d’un Maurice Duplessis qui répétait, avec ses faux airs d’abruti, que « l’éducation c’est comme la boisson : y en a qui portent pas ça ».

     

    « Nous ne produisons pas le genre de compétences dont les industries ont besoin », ajoute M. Dodig. Il suggère donc de « faire des efforts vigoureux » en ce sens.

     

    L’idéal de liberté offert par l’université, pour si récent qu’en soit chez nous l’élan, semble vouloir s’effacer. Avoir l’esprit droit et voir à le rectifier encore et toujours par l’étude et le savoir, à quoi bon désormais ? Nous en sommes à la revanche des patrons du XIXe siècle. L’université doit être abandonnée pour que seul triomphe le règne du profit.

     

    Le système qui se dessine et prend forme ne réclame de l’université que du bétail. De la viande, des jambons. Pour faire du business. La logique de l’entreprise qui tend à se substituer au cadre même de l’université est toute simple : « J’en veux plus, donc vous en aurez moins. »

     

    L’université est vue comme un boeuf magnifique. Du prêt à dépecer. À dépecer vif. Le dépeçage est d’ailleurs commencé. Il se pratique selon une méthode nouvelle : depuis l’intérieur même de la bête.

     

    En 2011, le recteur de l’Université de Montréal lui-même répétait et soulignait que « les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises ». Quelques mois plus tard, les recteurs prirent un air surpris lorsque les étudiants dénoncèrent le fait que l’université devienne un repaire pour financiers attirés par des fonds publics capables de produire pour eux des biens privés.

     

    Cette vision commerciale de l’université, du moins chez ceux qui ont en principe pour tâche de la défendre, tient moins d’une perspective nouvelle que d’un aveuglement volontaire ancien. Celui-ci consiste à croire qu’à marchander sa peau à des chasseurs on pourra au moins conserver sa viande. En d’autres termes, on se croit aujourd’hui en mesure de se délivrer du danger que pose le manque chronique de financement de l’éducation pour rhabiller son université dans un accoutrement qui jette suffisamment illusion pour faire oublier ses pavillons frappés au nom d’entreprises. Mais une fois arrivé là, si bas, le chasseur a bien entendu acquis tous les droits sur sa proie.

     

    Qui va profiter de l’éducation si ce n’est plus l’affaire de tous mais le bénéfice de quelques-uns ? Monsieur le banquier de la CIBC et ceux placés dans l’ombre de sa fortune ont de bonnes chances, eux, de continuer de jouir d’une éducation digne de ce nom. L’esprit, ces gens se le gardent pour eux, mais se croient tout de même autorisés à dire qu’il n’y a pas de raison d’en défendre l’accès pour tous. Et ils se croient en s’entendant répéter que le fruit de notre civilisation serait désormais de laisser pourrir l’éducation.

     

    Écoutez-les nous dire et nous redire que, pour être grand, il faut d’abord apprendre à mieux ramper. Et de si bas, ils osent encore parler de lumière tandis que la noirceur monte. Vous voulez vraiment être à la hauteur de leurs ambitions ?













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