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    Lettre au père Noël

    Pour ceux qui y croient encore

    Dites, père Noël : la guerre, est-ce que c’est un jeu d’enfants ? Photo tirée du film d’André Melançon, «La guerre des tuques» (1984).
    Photo: RIDM Dites, père Noël : la guerre, est-ce que c’est un jeu d’enfants ? Photo tirée du film d’André Melançon, «La guerre des tuques» (1984).

    Cher père Noël,

       

    Cette année, préparez vos lutins de la division « objets encombrants », vous ne fournirez plus pour répondre aux requêtes inhabituelles. On vous demandera une maison, un pays d’accueil, un refuge et peut-être, dans une veine plus convenue, des fusils, des vrais, pourquoi pas? Il paraît que vous êtes un fervent distributeur. On répond comme on peut à la violence et certains veulent encore jouer à la guerre. La loi du talion, oeil pour oeil, plutôt que l’autre joue. C’est une logique qui se défend, sans jeu de mots.

     

    Dites, père Noël, la guerre civile, est-ce que c’est un jeu d’enfants? Parce que de jeunes hommes qui se font sauter en jouant de la Kalach, on peut se demander s’ils ont dépassé le jusqu’au-boutisme de l’adolescence. J’ai lu que les terroristes communiquaient possiblement entre eux sur des PlayStation 4. Pensez-vous qu’on leur a lavé le cerveau avec Mortal Kombat X? Vous me direz que les jeux vidéo, c’est inoffensif, que vous ne faites pas la morale; vous emballez et vous livrez. Comme beaucoup de parents, de gouvernements. On pactise avec le diable et on ferme les yeux.

     

    Dans une veine plus soft (comme disent les Français), on vous demandera des vidéos de La guerre des tuques, parce que c’est la guerre, yes sir. Vous risquez de vous retrouver avec une pénurie de jeux de Risk dans un mois, car la géostratégie, c’est le nerf de la guerre d’une époque qui a les terminaisons à vif. Vous pourriez en fabriquer une version avec des pions djihadistes de toutes les couleurs, ça ferait plus réel.

     

    Mais, au fond, père Noël, vous pourriez peut-être m’expliquer pourquoi ce sont en grande majorité des garçons qui sèment la violence, vous qui avez une longue expertise des préférences genrées, comme disent les féministes. J’aimerais aussi savoir si c’est une question d’hormones, une transmission atavique, une recherche d’intensité ou du conditionnement social? Inné ou acquis, XY ou G.I. Joe? Moi, j’en ferais des castrats de tous ces détonateurs de haine. Encore faudrait-il qu’ils aient des couilles.

     

    Chercher le sens

     

    En plus de chercher un sens, nous cherchons un coupable, père Noël. Les Français retournent le miroir et se font un procès jusque dans les années 1970. D’autres accusent les États-Unis et leurs interventions en Afghanistan et en Irak après le 11-Septembre. Moi, pour tout dire, entre Bachar al-Assad, les rebelles anti-Assad, les forces kurdes et Daech, sans compter toutes les métastases, je saisis simplement qu’on n’a pas encore trouvé le remède au cancer.

     

    Une amie qui enseigne en science po et qui a le malheur d’être Française en plus, me disait hier : « Après la chute du mur de Berlin, on croyait que toutes les idéologies étaient tombées. Toutes, sauf une. » Je vous le donne en mille ou en coupures de 20, père Noël, l’idéologie qui perdure et dont vous êtes la mascotte officielle une fois l’an : le capitalisme et toutes ses dérives.

     

    J’ai lu dans Libé, cette semaine, qu’il faut envisager « la remise en cause de la financiarisation du capitalisme qui détruit le lien social, crée la misère de masse et engendre des desperados » (Le retour du boomerang, 15 novembre 2015). Faudrait peut-être aussi trouver le moyen de couper les vivres aux désespérés en question. On ne demande jamais qui achète le pétrole auquel carbure le groupe État islamique. Et qui se procure les antiquités qu’ils saccagent en Irak pour les revendre sur le marché de la contrebande?

     

    Tiens, mon amie de science po a remis la main sur une phrase de l’avocat franco-algérien Jacques Vergès, célèbre pour avoir défendu de multiples bandits. Il pratiquait le droit extrême, celui-là : « Les poseurs de bombes sont en fait des poseurs de questions. » Ça m’a sciée, père Noël. Parce que je n’ai pas de réponses satisfaisantes à leurs questions assourdissantes. Et moi aussi, j’accumule les points d’interrogation, mais je ne pose pas de bombes pour autant. Il faut dire que j’ai eu une enfance choyée, loin des pétards. On m’a accordé mon innocence, une forme de grâce.

     

    Tout ce que j’en saisis, c’est que désormais, une jeunesse no future en fait éclater pour de vrai une autre qui s’éclate pour de faux. Dans les cinq phases du deuil, il y a le déni, le marchandage, la colère, le désespoir et l’acceptation. Je ne sais trop où j’en suis entre la tristesse (le pusher de la colère) et le désespoir (l’antichambre du malheur généreusement partagé). Ceux qui ne se rendent jamais jusqu’à l’acceptation, ils se transforment en cocotte-minute?

     

    Ma liste

     

    Père Noël, en cette année qui s’achève, et qui a bien mal commencé de toute façon, j’aimerais vous demander un peu plus de tolérance, des bas de Noël pour tout le monde, pas seulement pour les fortunés, une autre planète tant qu’à faire, parce que celle-ci, on l’a bien amochée, plus d’éducation car l’ignorance rend l’Autre menaçant.

     

    J’aimerais vous demander des apôtres de joie (oui, vous avez raison, nous avons déjà les enfants et les oiseaux), des diffuseurs de paix, un parfum d’ambiance qui anesthésierait l’ennui et la haine, ce moteur explosif à deux temps. Je ne vous demande pas de bébelles, elles n’ont jamais rendu personne heureux. On a dit cette semaine que c’était la guerre en temps de paix. Je vous demande la paix en temps de guerre, l’armistice, la fin des hostilités, des réponses simples à une situation complexe. Je sais, je sais, pour retrouver l’insouciance de ma jeunesse, il faudrait boire davantage ou en fumer du bon, ce qui ne saurait tarder, du moins au Canada. J’aimerais aussi que vous me disiez quoi faire avec la peur? Et quoi dire aux enfants sur la bêtise de l’humanité? Nous, les adultes, on a l’air tout cons. Vous, vous avez l’habitude de mentir gentiment.

     

    J’ai plein d’autres questions comme ça, père Noël, mais je vous sais un homme occupé, Noël arrive à grands pas. L’ennui, c’est que beaucoup de jeunes ont cessé de croire au père Noël cette semaine. Ils ont perdu leur innocence à jamais. Et le mot « futur » s’annonce bien plombé. Ça ressemblera à la simplicité volontaire doublée de complexité involontaire.

     

    Dites? Chez vous, au pôle Nord, c’est l’austérité hostile aussi?

     

    Josée













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