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    La parité, en attendant le changement

    Pour Édith Cresson, c’est la culture politique du ragot qui nuit aux femmes en politique

    Édith Cresson, première ministre sous Mitterrand
    Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Édith Cresson, première ministre sous Mitterrand

    Pour accroître la présence des femmes dans la sphère politique, les quotas, le culte de la parité, c’est bien. Mais tant et aussi longtemps que le monde de la politique sera régi par les lois de l’apparence et de la communication, du ragot et de la petite anecdote, au dépens des idées, de l’action et de la reconnaissance des résultats, plus que du bla-bla, ces femmes peineront toujours à y trouver leur place.

     

    C’est ce qu’estime du moins, avec le recul, l’ancienne première ministre française Édith Cresson, seule femme à avoir occupé ce poste dans le pays qui a vu naître les Lumières et Olympe de Gouges à ce jour. C’était entre 1991 et 1992 lors d’un mandat mouvementé de 10 mois qui aura été le plus court de la Ve République.

     

    « Le problème de la place des femmes en politique n’est toujours pas réglé psychologiquement et politiquement, lance la politicienne rencontrée la semaine dernière par Le Devoir dans son bureau parisien. Il y a eu des progrès, c’est vrai. Mais, pour la suite des choses, il faut désormais changer le climat dans lequel se fait la politique, climat qui reste encore un frein important » à la réelle contribution des femmes et à l’équité en politique, en France du moins, ajoute celle qui se fait très discrète depuis quelques années et qui accorde très peu d’entrevues dans son propre pays.

     

    Depuis plus de 15 ans, Édith Cresson vit loin de la politique qu’elle a quittée après avoir occupé entre 1995 et 1999 le poste de commissaire européenne à la Recherche, aux Sciences et à la Technologie. Loin et heureuse depuis qu’elle a laissé derrière le tumulte et les sournoiseries qui ont rythmé ses quelques mois passés à Matignon à la demande de l’ancien président français François Mitterrand. « C’était symbolique pour lui, rappelle-t-elle. Il voulait qu’une femme occupe ce poste avant la fin de son mandat. »


    Furieux

     

    À l’époque, l’idée était progressiste en France, mais elle a surtout été mal perçue par un grand nombre de politiciens mâles de l’époque qui n’ont pas manqué de le lui faire comprendre. « Ils étaient furieux, résume Mme Cresson qui aujourd’hui conseille les entreprises dans leurs projets d’exportation et vient également en aide aux décrocheurs souhaitant revenir sur les bancs d’école. Ils étaient fous de colère de ne pas avoir été choisis. J’étais constamment sur la défensive. Je passais mon temps à veiller au grain », à surveiller le prochain coup bas, le ragot assassin, la fausse anecdote, le détournement de déclaration visant à discréditer ou à saboter un projet et provenant même de ministres de son propre gouvernement, se souvient-elle, tout en constatant que ce régime, servi aux femmes en politique, est finalement encore bien présent.

     

    « Les femmes sont plus souvent victimes des ragots que les hommes en politique, dit-elle. Regardez : en France, on a accusé Fleur Pellerin [ministre de la Culture] de ne pas lire, alors qu’elle avait juste mentionné qu’elle n’avait pas eu le temps de lire le dernier Modiano [Patrick de son prénom, romancier de son état]. On a fait tout un foin avec ça : pourquoi ? » Elle poursuit : « La nouvelle ministre du Travail [Myriam El Khomri] qui vient tout juste d’entrer en poste s’est fait planter parce qu’elle s’est trompée, en répondant à une question, sur un détail [lié à des contrats de travail] venant tout juste d’être modifié. Un homme n’aurait pas eu ce même traitement. »

     

    « Meilleure au lit »

     

    Le dénigrement serait plus acceptable lorsqu’il cible une femme, et c’est justement cet esprit, cette dérive inscrite dans le système politique et surtout alimentée par une classe médiatique sans scrupule, selon elle, qu’il faut changer, estime Mme Cresson, qui ne manque jamais d’anecdotes pour illustrer son propos. Lorsqu’elle a été nommée ministre de l’Agriculture en 1981, dans les premières années de la « génération Mitterrand », « les agriculteurs ont considéré comme du mépris de la part du gouvernement cette nomination, dit-elle, ce qui en disait long sur leur niveau de conservatisme et leur caractère rétrograde. Lors d’une rencontre avec un gros syndicat d’agriculteurs, une banderole m’attendait sur le bâtiment. On pouvait y lire : “Édith, on t’espère meilleure au lit qu’au ministère.” Je me suis dit : il est normal, en ayant le portefeuille de l’agriculture, d’avoir affaire à des porcs. »

     

    Dans ce contexte, attirer des femmes en politique n’est pas chose facile, reconnaît Mme Cresson. « Imposer des quotas : j’ai toujours trouvé ça humiliant, mais il n’y a pas d’autres méthodes tant que l’on ne se résoudra pas à juger les politiciens sur leurs résultats, plutôt que sur leur apparence et leurs discours. L’excès de communication politique n’est pas favorable aux femmes. Quand elles s’engagent, c’est pour obtenir des résultats, et non pas pour s’afficher dans le prestige d’une fonction, c’est pour agir plutôt que pour pratiquer l’art oratoire, bien parler pour bien paraître, ce que les hommes maîtrisent mieux qu’elles », en n’hésitant pas d’ailleurs à s’en servir comme arme contre les femmes politiques.

     

    « Le mépris est toujours là, dit Mme Cresson, qui, quand on lui demande comment le gouvernement de François Hollande, tout comme les femmes du gouvernement français actuel s’en sortent aujourd’hui, se referme soudainement, avec cette élégance qui a marqué ses nombreuses années en politique. « Je ne veux pas m’étendre sur le sujet, dit-elle. Je me suis donné comme règle de ne jamais parler du gouvernement français en fonction dans des médias étrangers et je vais donc m’en tenir là », sans doute pour ne pas sombrer dans ce persiflage que Mme Cresson préfère certainement laisser à « d’autres », accordés au masculin pluriel.













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