Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous
    Femmes autochtones

    Électrochoc de Val-d’Or à Québec

    Plusieurs mois après avoir été alertée, la Sécurité publique suspend les policiers et transfère l’enquête

    La ministre Lise Thériault s’est émue aux larmes lors du point de presse de vendredi matin.
    Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La ministre Lise Thériault s’est émue aux larmes lors du point de presse de vendredi matin.

    Des femmes battues, humiliées et même agressées sexuellement par des policiers : le reportage de Radio-Canada sur le sort des autochtones de Val-d’Or a provoqué une onde de choc dans tout le pays. Les appels à la tenue d’une enquête publique se multiplient, tant à Québec qu’à Ottawa.

     

    La ministre Lise Thériault, émue jusqu’aux larmes, a confié au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) la suite de l’enquête criminelle sur huit policiers de la Sûreté du Québec (SQ) soupçonnés d’avoir agressé des femmes autochtones de l’Abitibi. La SQ, qui a enquêté jusqu’à ce jour sur ses propres policiers, s’apprête à transmettre des dossiers au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), a indiqué le gouvernement.

     

    La SQ a enquêté sur 14 événements impliquant huit policiers entre 2002 et 2015. Douze personnes ont porté plainte. Les policiers visés par les allégations d’agression ont été suspendus vendredi matin et doivent rester chez eux, selon Guy Lapointe, porte-parole de la SQ. Une nouvelle directrice, la capitaine Ginette Séguin (qui n’est pas originaire de l’Abitibi), a été nommée au poste de la SQ à Val-d’Or.

     

    « La SQ estime que ces comportements allégués sont complètement inacceptables, a dit M. Lapointe. Aussitôt qu’on a eu des informations selon lesquelles il y avait des allégations, on a agi immédiatement. »

     

    Les partis d’opposition jugent la réponse du gouvernement Couillard nettement insuffisante. Ils réclament que l’enquête sur les policiers de Val-d’Or soit confiée au Bureau des enquêtes indépendantes, créé sous l’impulsion du Parti québécois. « Est-ce que le premier ministre considère que des enquêtes de la Sûreté du Québec sur ses propres policiers seront de nature à rassurer la population ? […] Une enquête indépendante est la seule chose à faire pour rétablir la confiance du public », a dit le chef péquiste Pierre Karl Péladeau.

     

    Le premier ministre Philippe Couillard a écarté cette requête de l’opposition. « Le Bureau d’enquêtes indépendantes n’est pas encore en place, n’est pas encore fonctionnel. Je pense qu’on aurait été blâmés si on avait dit à cette Assemblée : bien, on va attendre que le bureau soit en place pour commencer l’enquête », a-t-il dit.

     

    Une enquête interne a été entreprise par la Sûreté du Québec à la mi-mai, quand le ministère a été informé des allégations. La ministre Thériault a dû justifier les délais qui se sont écoulés. « Je n’avais pas de noms de femmes, je n’avais que des allégations, c’est ce qui a été porté à ma connaissance ! On n’aurait pas pu faire plus ! » a-t-elle déclaré, en se défendant d’avoir été insensible en mai.

     

    Climat de peur

     

    Le reportage de l’émission Enquête a semé la consternation au pays. Des femmes autochtones ont raconté avoir été victimes d’une série de crimes — et depuis longtemps — par des policiers de la SQ du détachement de Val-d’Or. Une jeune femme a expliqué avoir été forcée de faire des fellations à au moins sept policiers, au fil des ans. Ils l’emmenaient sur un chemin isolé, lui donnaient de la bière et lui demandaient des faveurs sexuelles. Elle était payée 200 $, soit « 100 $ pour le service et 100 $ pour que je ferme ma gueule ».

     

    Une autre femme aurait été abandonnée sur un chemin près de l’aéroport, en pleine nuit par une température arctique. Un policier a cassé des bouteilles de bière dans le sac à main de la victime, a détruit son téléphone mobile et a jeté les souliers de la femme dans la neige. Une autre femme a raconté avoir été agressée sexuellement par un policier en plein poste de police.

     

    La police est aussi montrée du doigt pour être restée les bras croisés durant des mois après avoir appris la disparition de Cindy Ruperthouse, une autochtone de 44 ans qui n’a pas été revue depuis le printemps 2014. Ses parents, Johnny Wylde et Emily Ruperthouse, ont eux-mêmes mené l’enquête sur la disparition de leur fille. Ils n’avaient reçu aucun appel téléphonique des policiers avant que l’équipe d’Enquête se pointe en Abitibi. Toutes ces histoires ont créé un climat de peur et de méfiance chez les autochtones.

     

    La pointe de l’iceberg

     

    Ce drame n’a rien de surprenant pour Carole Lévesque, professeure à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Centre urbanisation, culture et société. Elle travaille depuis 1972 auprès des autochtones. « Ça fait longtemps qu’on voit des manifestations claires de mépris envers les autochtones. Ce scandale nous permet de constater la faillite d’un système de politiques publiques calqué sur celui du reste des Québécois, mal adapté aux réalités autochtones. Ça laisse la porte ouverte à toutes sortes d’abus », dit-elle en entrevue au Devoir.

     

    Les Cris et les Inuits ont remporté des succès au fil des traités négociés avec les gouvernements, dont la Convention de la Baie-James, qui accorde des revenus importants et des emplois aux autochtones en échange du développement de l’hydroélectricité. Mais ces victoires ne doivent pas faire oublier la « tragédie » des autres communautés — notamment les Amérindiens qui vivent dans les villes, et qui représentent 60 % des autochtones du Québec, rappelle Carole Lévesque.

     

    Elle cite des chiffres inquiétants : le taux de natalité des autochtones est trois fois supérieur à celui du reste de la population ; le taux de grossesse chez les adolescentes, 18 fois plus élevé ; et le nombre de familles monoparentales dirigées par des femmes, cinq fois plus élevé que dans le reste du Québec.

     

    La tenue d’une enquête publique ne doit pas empêcher les gouvernements d’agir rapidement contre le triste sort réservé aux autochtones, selon la professeure. « Dès demain matin, on peut accorder davantage de ressources aux centres d’amitié autochtone, qui font un remarquable travail de terrain, dit-elle. Toute cette histoire n’aurait pas été révélée sans le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. On peut s’attendre à ce qu’il y ait d’autres témoignages de sévices, et pas seulement à Val-d’Or. Il faut s’assurer que les victimes sont accueillies par un système d’entraide rassembleur. Ça donne des forces. »

     

    Édith Cloutier, directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, a réclamé de façon « urgente » une enquête gouvernementale sur le cas spécifique de Val-d’Or, ainsi qu’une commission d’enquête indépendante sur les femmes disparues ou assassinées. « Ne pas agir, c’est se rendre complice », a plaidé Mme Cloutier.

     

    Le chef de la première nation Abitibiwinni, David Kistabish, a lui aussi pressé le premier ministre désigné Justin Trudeau de mettre en oeuvre « dès maintenant » sa promesse d’instaurer une commission d’enquête publique sur les 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées. « Je suis perturbé. Comme père de famille, je suis dégoûté. Comme Algonquin, je suis blessé. Comme chef, je suis choqué », a-t-il tranché.

     

    M. Kistabish a souligné que le Québec avait également ses responsabilités dans ce dossier. Il faut « faire le point, de nation à nation ». « Comme leader de ma communauté, je ne resterai pas les bras croisés, et je ne vais pas rester invisible […]. M. Trudeau, M. Couillard, je vous demande de passer aux actes », a-t-il déclaré.













    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.