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    Zoom sur le don d'articles usagés

    Ces biens de valeur

    Où s’en vont les articles d’occasion qu’on refile aux organismes de charité?

    La moitié de ce qui est reçu chez Renaissance est vendu dans les friperies. Les dons rejetés et les invendus prennent la route d’un centre de liquidation.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La moitié de ce qui est reçu chez Renaissance est vendu dans les friperies. Les dons rejetés et les invendus prennent la route d’un centre de liquidation.

    Sans blague, la file devant le centre de dons chez Renaissance est presque (presque) aussi longue que celle du service à l’auto du McDo d’en face. Dimanche dernier, les voitures arrivaient des deux côtés de l’entrée pour que les gens puissent se débarrasser des articles dont ils ne veulent plus. Ces derniers jours, pour avoir fait plusieurs allers-retours là-bas et au Chaînon dans l’optique de désencombrer mon 5 et demi, je suis à la fois fascinée et troublée par la quantité de biens de consommation, souvent presque neufs, dont on cherche à se libérer.

     

    Voyant la quantité de boîtes de livres que j’avais à donner, mes voisins m’ont demandé pourquoi je ne faisais pas de vente de garage pour renflouer les coffres. Voyez, je ne suis pas de la trempe de gens qui ont la patience de marchander pour sauver 25 cennes sur leur Petit Robert 1992, ou de gérer les courriels pas de ponctuation, bourrés de fautes et écrits pas de majuscules d’acheteurs qui finissent par ne jamais passer chercher cette bonne vieille chaise Poang annoncée sur Kijiji.

     

    J’ai plutôt un faible pour la solution « pansement » : mettre mes affaires dans de gros sacs, les domper dans un organisme de bienfaisance et laisser quelqu’un d’autre gérer mon problème. Très libérateur comme tactique. Toutefois, je me sens toujours un brin coupable de me sauver comme une effrontée. À la fin, est-ce que les « trésors » qu’on laisse aux divers organismes à but non lucratif locaux aboutissent aux vidanges ?

     

    Pas du tout, me confirme Cécile Carrasco, chez Renaissance, en me faisant visiter les opérations du centre de tri aménagé dans une ancienne manufacture de vêtements pour femmes et situé tout près du métro Castelnau. Ces jours-ci, ils sont en haute saison de la cueillette. L’autre moment de fort achalandage est au printemps, quand les gens font leur grand ménage, et c’est toute une fête de voir les donateurs revenir les bras pleins après le désert des mois de janvier et février.

     

    Dans le cas de Renaissance, 50 % de ce que les gens viennent porter est vendu dans les friperies. « La qualité de ce que l’on reçoit a beaucoup augmenté. Y a pas si longtemps, seulement 25 % du matériel était revendu en boutique », explique la responsable des communications et du marketing de Renaissance, une OSBL montréalaise dont la mission est d’aider les nouveaux arrivants, mères au foyer et toute personne ayant besoin d’un coup de pouce pour réintégrer le marché du travail. Tout en donnant une nouvelle vie à nos objets d’occasion.

     

    Les invendus et les dons qui ne passent pas le test de qualité prennent ensuite la route du centre de liquidation de ville Saint-Laurent, ouvert au grand public, pour être vendus au rabais (à titre indicatif, une livre de vêtements s’écoule à 1,40 $). Puis, le reste se ramasse au centre de distribution pour être vendu à des entreprises de recyclage. Au total, 84 % de tout ce matériel échappe aux centres d’enfouissement. Grâce à ces choses dont on ne veut plus, Renaissance réussit à se financer à 83 %. Le reste est suppléé par Emploi-Québec et sert à payer le salaire des « participants » qui, pendant six mois, gagnent en expérience (et en confiance) pour trouver un emploi.

     

    Question de prix

     

    Aux opérations de tri du deuxième étage, Ginette, une énergique employée affairée aux accessoires, est concentrée sur son travail. Elle étiquette des cravates, à mi-voix. Lorsqu’elle a terminé, elle empoigne un élégant chapeau de feutre noir et lui donne des coups de brosse pour en déloger les peluches. « Regardez combien les donneurs nous donnent de belles choses », dit-elle en pointant du menton une autre série de jolis chapeaux aux couleurs d’automne. Ceux-là ne seront pas vendus au prix régulier — autour de 3 $ —, afin d’honorer à leur juste valeur ce que les gens ont confié. « Je mets un prix différent, 5 $ par exemple. Encore là, c’est vraiment pas exagéré. Plus il y a de belles choses sur le plancher, plus les gens font des découvertes et ont envie de revenir. »

     

    Le profil de cette clientèle a un peu changé depuis les débuts en 1994. L’organisme, qui compte 31 adresses dans le grand Montréal, permet toujours aux nouveaux arrivants tout comme aux familles à budget limité, aux étudiants et aux aînés de se vêtir et se meubler à petit prix. Mais tout comme l’Observatoire de la consommation responsable l’a montré dans ses récentes études, les Québécois sont plus enclins à acheter des articles d’occasion et de plus en plus de citoyens viennent tout simplement y faire leurs emplettes (en tant que consommatrice, des « belles choses », y en a).

     

    Les vêtements composent la majorité (47 %) des morceaux donnés à l’organisme, mais les 8000 tonnes de matériel récupéré chaque année vont aussi des VHS (« Ça sort beaucoup ! » s’étonne Cécile devant une boîte remplie de cassettes vidéo, dont L’autre soeur et Marie a un je-ne-sais-quoi) aux bijoux de plastique en passant par les tabourets en bois. Ils prennent tout ? Non.

     

    Avec l’éclosion des puces de lit, ils ne prennent plus le mobilier rembourré, et bien qu’une personne ait déjà laissé son hamster dans un sac en papier sur le bord du comptoir (« On a dû aller le porter à la SPCA », dit Cécile), les organismes à but non lucratif ne sont pas des refuges pour les animaux. Quelques plantes données se retrouvent quant à elles dans les bureaux du siège social pas ostentatoire pour deux sous, aménagé à même les dons.

     

    « Avant, on nous apportait des électroménagers et des lave-vaisselle brisés et on devait payer pour s’en défaire, raconte Pierre Legault, l’enthousiaste et souriant directeur général qui a développé Renaissance en 1994 et fondé Moisson Montréal en 1984. Maintenant, les gens comprennent qu’on est dans le réemploi et non pas dans le recyclage. L’idée, c’est de nous donner ce que vous donneriez à un ami. »

     

    Est-il utile de le rappeler que nos amis n’en ont rien à secouer de notre télé à tube cathodique ?

     

    D’ami en ami

     

    Petit coup de fil au Chaînon (où deux fois plutôt qu’une j’ai l’honneur de tomber non pas sur une boîte automatisée, mais de vrais humains, ravis de répondre à une interlocutrice confuse de surprise) : l’organisme qui vient en aide aux femmes en difficulté partage la même devise que son homonyme chez Renaissance. Surtout que, comme là-bas, ils n’ont ni laveuse-sécheuse ni homme à tout faire pour rapiécer et réparer les dons abîmés. « Tout ce qu’on reçoit doit être en bonne condition. Et ça doit avoir une bonne valeur de revente, pour ne pas qu’on reste pris avec », dit Marcèle Lamarche, la directrice générale, d’une voix si enjouée que je regrette de ne pas l’avoir rencontrée en personne. Donc les télés… « Ah bien voyez-vous, les télés HD, ça ne se refuse pas ! On en a reçu deux récemment et on a ainsi pu changer les vieux téléviseurs qu’on avait dans la maison d’hébergement pour les femmes. »

     

    Ce que le Chaînon reçoit va en première ligne aux dames qu’elles accueillent depuis 1932: les biens d’occasion se retrouvent dans les trousseaux pour les résidentes, servent à la maison d’hébergement ou sont vendus dans la boutique du boulevard Saint-Laurent. « Puisqu’on est fermé le lundi pour se réapprovisionner, le mardi matin, on a souvent une centaine de personnes en file devant la porte pour voir les nouveautés, note Mme Lamarche. De vrais chercheurs de trésors ! »

     

    C’est grâce aux dons du public (et par ricochet à notre problème de consommation) que le Chaînon, Renaissance et autres OSBL locaux existent et peuvent aider les gens d’ici. Le marché de l’usagé rapporte gros, on le voit depuis 2013 avec la mauvaise publicité des boîtes de dons déposées sur les coins de rue par les entreprises privées et les fraudeurs. « Le public est devenu plus méfiant envers ces boîtes, car il ne sait pas si ses dons servent vraiment à une cause, remarque Céline Carrasco chez Renaissance. Ils préfèrent venir directement déposer leurs dons en main propre, comme ça, ils peuvent poser des questions et comprendre où leurs biens vont. »

     

    Franchement, tout ça apaise un peu plus ma conscience. Parce que se débarrasser avec autant de facilité a au final beaucoup, beaucoup de valeur.













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