Le goût de l'avenir
12 janvier 2004
Actualités en société
Il est encore temps de prendre des résolutions pour 2004, et je vous en soumets une qui change des promesses de faire plus d'exercice et de cesser de fumer. Elle m'est inspirée par l'écrivain français Jean-Claude Guillebaud qui nous propose de retrouver, comme l'indique le titre de son dernier ouvrage, le goût de l'avenir.
Avoir le goût de l'avenir, c'est vouloir gouverner celui-ci, écrit-il. C'est refuser qu'il soit livré aux lois du hasard, abandonné à la fatalité ou, pire encore, à la domination des puissants, aux logiques mécaniques, au déterminisme technologique ou aux lois du marché. C'est «être habité par l'idée du lendemain à construire» et «renoncer au renoncement contemporain». C'est rejeter la dictature du présent. C'est «réapprendre à dire non» et mettre en pratique le beau slogan des altermondialistes: Un autre monde est possible.
Une certaine gaieté nous fait défaut, selon Guillebaud. «La joie véritable que nous avons perdue, c'est celle de l'aube, celle des printemps, du lilas, des projets.» Il nous presse également de redécouvrir les colères véritables, «celles qui engagent».
Il s'agit, en somme, de réhabiliter l'espérance en un monde meilleur, évanouie dans le tumulte de la vie quotidienne et dont l'érosion nous est dissimulée par l'incantation obsessionnelle du changement.
L'espérance est, avec la liberté, l'antidote à l'autoritarisme. Dans son chef-d'oeuvre indémodable, The Great Dictator, Charlie Chaplin joue un barbier qui, parce qu'il lui ressemble à s'y méprendre, passe pour le dictateur Adenoid Hynkel, une caricature d'Adolf Hitler, et prononce à sa place un discours qui n'a rien perdu de sa pertinence plus de soixante ans après la première du film le 15 octobre 1940.
Au lieu d'y célébrer les vertus du fascisme et de l'impérialisme, comme l'aurait fait le dictateur, Chaplin fait un appel au peuple pour que celui-ci, redécouvrant les vertus de la démocratie et de la solidarité, garde espoir dans l'avenir.
«Je dis à tous ceux qui m'entendent: ne désespérez pas! Le malheur qui est sur nous n'est que le produit éphémère de l'avidité et de l'amertume de ceux qui ont peur des progrès qu'accomplit l'humanité.»
«Vous le peuple, dit-il, vous avez le pouvoir de créer le bonheur, vous avez le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Unissons-nous. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur.»
D'abord, donc, vaincre le fatalisme, y compris quand la situation semble perdue.
Guillebaud prétend qu'il nous faut sortir du deuil qui a commencé en 1989. Deux cents ans après la Révolution française, est mort avec la chute du Mur de Berlin le mythe révolutionnaire. C'était «la fin de l'histoire». Le capitalisme et la démocratie libérale n'avaient plus de rivaux.
Certes, l'humanité était ainsi soulagée des horreurs du XXe siècle. Mais la déroute du communisme entraînait la fin d'une espérance, celle qu'il pouvait y avoir un autre chemin, une autre conception du monde. Nous attendons encore la nouvelle pensée sur laquelle asseoir le refus du fatalisme et une volonté de peser sur le cours de l'Histoire.
À défaut, nous avons assisté au repli sur soi. Ce nouvel individualisme, écrit Guillebaud, «a toutes les chances de correspondre à un retrait progressif, un désengagement général, un refus de civiliser ou de corriger le monde. On se contentera dorénavant d'échanger des marchandises, de gérer le présent, d'y maintenir un ordre légal, de réguler au jour le jour les contradictions ou de contenir les violences qui rôdent».
Le discours politique est remplacé par les bons sentiments. Le citoyen est lentement destitué et est invité à confier aveuglement son destin aux mécanismes du marché et de la technoscience. Il s'en remet aux nouvelles oligarchies capables de gérer les mécanismes mondialisés. Il prend congé de l'Histoire. Il accepte la perspective d'une disparition de la politique et, donc, de la démocratie.
Pour des peuples sans mémoire et privés de projets, le présent occupe tout l'espace. Nous n'acceptons plus de sacrifier quelques heures aujourd'hui contre la promesse d'un futur meilleur. Dès lors que l'espérance s'évanouit, «le présent devient un butin dont chacun veut sa part». Ce sont les chamailleries et le moralisme bon marché qui remplacent la délibération, les querelles élitistes entre dogmatismes qui tuent l'idée même de progrès.
Mais il ne faut pas remplacer une incantation par une autre. Il ne suffit pas de gémir sur la mort de l'espérance ni de se contenter de chanter comme les «phénomias» que «l'avenir on le bâtit ensemble», ou comme les stars de l'académie, que l'on va «changer le monde avec une chanson». Il faut retrouver les vertus mobilisatrices des rêves partagés, réapprendre à débattre et à formuler des idées qui deviendront des projets. Il s'agit de réenchanter le présent en y réintroduisant l'avenir.
Au cours des prochaines semaines, je vous proposerai une série de réflexions sur les sujets importants pour l'avenir du Québec et pour lesquels il me semble nécessaire de retrouver le goût de débattre. Au terme de cette série, je vous inviterai à poursuivre la discussion dans un lieu où il sera possible de former et de réaliser des projets. Ceux que cette perspective intéresse voudront bien me le faire savoir en m'écrivant à l'adresse ci-dessous.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Avoir le goût de l'avenir, c'est vouloir gouverner celui-ci, écrit-il. C'est refuser qu'il soit livré aux lois du hasard, abandonné à la fatalité ou, pire encore, à la domination des puissants, aux logiques mécaniques, au déterminisme technologique ou aux lois du marché. C'est «être habité par l'idée du lendemain à construire» et «renoncer au renoncement contemporain». C'est rejeter la dictature du présent. C'est «réapprendre à dire non» et mettre en pratique le beau slogan des altermondialistes: Un autre monde est possible.
Une certaine gaieté nous fait défaut, selon Guillebaud. «La joie véritable que nous avons perdue, c'est celle de l'aube, celle des printemps, du lilas, des projets.» Il nous presse également de redécouvrir les colères véritables, «celles qui engagent».
Il s'agit, en somme, de réhabiliter l'espérance en un monde meilleur, évanouie dans le tumulte de la vie quotidienne et dont l'érosion nous est dissimulée par l'incantation obsessionnelle du changement.
L'espérance est, avec la liberté, l'antidote à l'autoritarisme. Dans son chef-d'oeuvre indémodable, The Great Dictator, Charlie Chaplin joue un barbier qui, parce qu'il lui ressemble à s'y méprendre, passe pour le dictateur Adenoid Hynkel, une caricature d'Adolf Hitler, et prononce à sa place un discours qui n'a rien perdu de sa pertinence plus de soixante ans après la première du film le 15 octobre 1940.
Au lieu d'y célébrer les vertus du fascisme et de l'impérialisme, comme l'aurait fait le dictateur, Chaplin fait un appel au peuple pour que celui-ci, redécouvrant les vertus de la démocratie et de la solidarité, garde espoir dans l'avenir.
«Je dis à tous ceux qui m'entendent: ne désespérez pas! Le malheur qui est sur nous n'est que le produit éphémère de l'avidité et de l'amertume de ceux qui ont peur des progrès qu'accomplit l'humanité.»
«Vous le peuple, dit-il, vous avez le pouvoir de créer le bonheur, vous avez le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Unissons-nous. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, où la science et le progrès mèneront tous les hommes vers le bonheur.»
D'abord, donc, vaincre le fatalisme, y compris quand la situation semble perdue.
Guillebaud prétend qu'il nous faut sortir du deuil qui a commencé en 1989. Deux cents ans après la Révolution française, est mort avec la chute du Mur de Berlin le mythe révolutionnaire. C'était «la fin de l'histoire». Le capitalisme et la démocratie libérale n'avaient plus de rivaux.
Certes, l'humanité était ainsi soulagée des horreurs du XXe siècle. Mais la déroute du communisme entraînait la fin d'une espérance, celle qu'il pouvait y avoir un autre chemin, une autre conception du monde. Nous attendons encore la nouvelle pensée sur laquelle asseoir le refus du fatalisme et une volonté de peser sur le cours de l'Histoire.
À défaut, nous avons assisté au repli sur soi. Ce nouvel individualisme, écrit Guillebaud, «a toutes les chances de correspondre à un retrait progressif, un désengagement général, un refus de civiliser ou de corriger le monde. On se contentera dorénavant d'échanger des marchandises, de gérer le présent, d'y maintenir un ordre légal, de réguler au jour le jour les contradictions ou de contenir les violences qui rôdent».
Le discours politique est remplacé par les bons sentiments. Le citoyen est lentement destitué et est invité à confier aveuglement son destin aux mécanismes du marché et de la technoscience. Il s'en remet aux nouvelles oligarchies capables de gérer les mécanismes mondialisés. Il prend congé de l'Histoire. Il accepte la perspective d'une disparition de la politique et, donc, de la démocratie.
Pour des peuples sans mémoire et privés de projets, le présent occupe tout l'espace. Nous n'acceptons plus de sacrifier quelques heures aujourd'hui contre la promesse d'un futur meilleur. Dès lors que l'espérance s'évanouit, «le présent devient un butin dont chacun veut sa part». Ce sont les chamailleries et le moralisme bon marché qui remplacent la délibération, les querelles élitistes entre dogmatismes qui tuent l'idée même de progrès.
Mais il ne faut pas remplacer une incantation par une autre. Il ne suffit pas de gémir sur la mort de l'espérance ni de se contenter de chanter comme les «phénomias» que «l'avenir on le bâtit ensemble», ou comme les stars de l'académie, que l'on va «changer le monde avec une chanson». Il faut retrouver les vertus mobilisatrices des rêves partagés, réapprendre à débattre et à formuler des idées qui deviendront des projets. Il s'agit de réenchanter le présent en y réintroduisant l'avenir.
Au cours des prochaines semaines, je vous proposerai une série de réflexions sur les sujets importants pour l'avenir du Québec et pour lesquels il me semble nécessaire de retrouver le goût de débattre. Au terme de cette série, je vous inviterai à poursuivre la discussion dans un lieu où il sera possible de former et de réaliser des projets. Ceux que cette perspective intéresse voudront bien me le faire savoir en m'écrivant à l'adresse ci-dessous.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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