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    Prostitution

    Amnesty sous le feu des critiques

    L’organisation examine une résolution en faveur de la décriminalisation

    Amnesty International fait fausse route en proposant de décriminaliser la prostitution, considèrent des dizaines de groupes de femmes. La réunion bisannuelle du Conseil international de l’organisme qui s’ouvre ce vendredi en Irlande doit examiner une politique en ce sens.

     

    Un document à usage interne circulant depuis au moins une semaine suggère de prôner une libéralisation complète de l’industrie du sexe comme mesure pour protéger les droits des travailleuses du sexe. Environ 500 délégués de 80 pays doivent se rendre à Dublin pour débattre des grandes orientations stratégiques et politiques d’Amnesty. L’organisation n’avait pas pris position jusqu’à maintenant dans le débat entourant la prostitution.

     

    « C’est beaucoup plus qu’une pente glissante, c’est une aberration. Souhaiter la décriminalisation totale signifie décriminaliser les proxénètes, les propriétaires de bordels et les acheteurs de services sexuels », s’indigne Diane Matte, coordonnatrice de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Le libellé inscrit dans l’ébauche de politique qui sera soumise au vote devant le Conseil international, suggère en effet une décriminalisation complète, et non pas seulement des « personnes qui vendent leurs propres services », comme le souhaiterait la CLES.

     

    Une libéralisation complète aurait l’effet contraire à celui souhaité, croit Mme Matte, dont l’organisme regroupe 50 groupes et 150 membres individuels. « Je ne vois pas comment on peut donner des droits à un groupe en donnant davantage de droits à ses exploiteurs », se questionne-t-elle.

     

    Surtout, elle rapporte que les pays ayant adopté cette approche ont constaté une recrudescence du commerce du sexe et du trafic à des fins d’exploitation sexuelle. La militante propose plutôt d’adopter une position analogue à la récente loi canadienne, le « modèle nordique » : décriminalisation des prostitués, criminalisation des clients et des proxénètes pour cibler la demande.

     

    La CLES constatait pourtant un changement de discours ces dernières années : « On commence à comprendre qu’il faut faire une distinction entre décriminaliser une industrie qui fait des milliards sur le dos de personnes vulnérables et la protection des femmes, en majorité dans ce milieu par manque de choix. »

     

    Critiquée de toute part

     

    La voix de dizaines d’autres groupes de femmes s’est élevée ces derniers jours à travers le monde pour inciter Amnesty International à amender sa position avant le vote au Conseil international. En plus de récolter plus de 6000 signatures sur sa pétition en ligne, la Coalition contre le trafic des femmes (Coalition Against Trafficking in Women, ou CATW) a tenu une conférence de presse à New York mardi après-midi. Au Québec, la Maison de Marthe, PDF Québec et la CLES ont manifesté leur appui à cette campagne intitulée « Amnistie internationale, ne me tourne pas le dos », dénonçant une position qui « dénature [la] renommée historique » de l’organisme. Des célébrités comme Meryl Streep, Kate Winslet, Emma Thompson et Lena Dunham figurent aussi parmi les signataires.

     

    Tant la section canadienne anglophone que francophone d’Amnesty assurent ne pas avoir pris encore position. « Il y aura certainement beaucoup de discussions et amendements sur la résolution qui est portée au vote », a indiqué Béatrice Vaugrante, directrice générale de la section québécoise, juste avant de s’envoler pour participer à cette importante réunion.

     

    Jackie Hansen, responsable des campagnes sur les droits des femmes du bureau anglophone, explique quant à elle avoir consulté un vaste éventail d’organisations dans tout le pays. « Nous voulons notamment enrichir les perspectives en apportant le point de vue des autochtones d’ici, en décrivant le contexte canadien », précise-t-elle. Mme Hansen ne s’inquiète pas outre mesure des virulentes critiques formulées contre ce positionnement, tout en souhaitant qu’elles permettent d’approfondir les discussions.

     

    La réflexion et les consultations au sein du mouvement international ont commencé il y a plus de deux ans. La question a notamment été débattue en 2014 lors de l’Assemblée générale, et plusieurs branches locales avaient alors fait part de leurs réserves. Certains, comme Julie Bindel dans les pages du quotidien britannique The Guardian, reprochent à Amnesty International d’avoir confié une partie de l’exercice de consultation et d’information à un tenant de longue date de la décriminalisation dont l’idée était déjà faite.

     

    Intention louable, mauvais moyen

     

    Diane Matte salue la volonté de cette structure de faire campagne pour la protection des droits des personnes en prostitution, majoritairement des femmes. Mais on devrait « protéger les êtres humains, pas le commerce du sexe, en plus de le banaliser », insiste la coordonnatrice. « Il faut comme société remettre en question ce supposé privilège d’avoir accès à une sexualité tarifée. L’industrie du sexe nuit grandement à la santé physique et mentale des femmes », dit-elle. Mme Matte espère que la vague de contestations incitera Amnesty à modifier sa position, ou à tout le moins à reporter sa décision.

     

    Le modèle nordique a été adopté au Canada, en Suède, en Norvège et en Islande. Un rapport de 2010 du ministère suédois de la Justice avance que la prostitution de rue aurait été diminuée de moitié depuis la mise en oeuvre d’une loi criminalisant les clients, et décriminalisant les prostituées, il y a plus de 15 ans.













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