Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Les «ex» de l’industrie du sexe cherchent du travail

    Un programme de transition est menacé par les coupes budgétaires

    Pour marquer son changement de peau, «Sophie» a accroché les sous-vêtements qu’elle utilisait au creux de ses heures de prostitution.
    Photo: Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle Pour marquer son changement de peau, «Sophie» a accroché les sous-vêtements qu’elle utilisait au creux de ses heures de prostitution.

    Elle avait deux vies, elle en a maintenant une toute nouvelle. Entre 18 et 24 ans, Sophie* se prostituait la nuit et se taisait le jour. Après six mois de rencontres quotidiennes, une cure de désintoxication et beaucoup de volonté, la jeune femme a aujourd’hui repris le chemin des études.

     

    Pour marquer son changement de peau, elle a accroché les sous-vêtements qu’elle utilisait au creux de ses heures de prostitution. « Même si je les lave, ils ne seront jamais propres », a-t-elle inscrit. Elle assure qu’elle ne les reportera plus jamais.

     

    Cette Montréalaise, qui préfère taire son vrai nom, a achevé un programme d’accès à l’emploi de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Une thérapie collective pour huit femmes, qui a pour but d’améliorer leur santé psychologique, physique, relationnelle. « On a travaillé aussi sur les impacts des violences vécues et, bien sûr, présenté des outils plus traditionnels en employabilité », décrit la responsable des services de l’organisme, Claudia Bouchard.

     

    Sophie, aujourd’hui âgée de 25 ans, s’y est présentée avec deux objectifs auxquels ne pas déroger : arrêter de « faire ça » et cesser de mentir. C’est ainsi que son ami de coeur et sa famille ont appris ce qui avait occupé ses nuits durant cinq ans, ce dont ils n’avaient jamais eu connaissance.

     

    « La première fois que j’ai pu être honnête et percer mes propres mystères, c’était ici dans ce bureau », dit-elle. La force de se raconter n’était pas donnée d’avance pour Sophie : « J’ai trouvé le programme extrêmement exigeant, les filles très directes, ça brasse beaucoup d’entendre leurs histoires. » Sur le mur derrière elle, dans le local de la CLES, une grande affiche marque le passage éprouvant des huit participantes, qui se sont baptisées les « ex ».

     

    Pour mener cette double vie, elle prenait des drogues stimulantes, du crack, du speed, de l’alcool. Après ses aveux, sa mère lui a payé une cure de désintoxication de près d’un mois. Puis, elle a changé de numéro de téléphone et déménagé de son ancien appartement : « Je devais m’effacer avant de revivre. » Un centre post-désintoxication l’accueille maintenant et son inscription à une formation d’un an en secrétariat a été acceptée. Plus loin dans son horizon, une vie paisible à la campagne avec son copain, qui lui a pardonné, la fait rêver.

     

    Un success story ? Sophie regarde la table et retient ses larmes. « Je me suis rendu compte que ça ne vaut pas la peine de risquer sa vie. Je voudrais juste faire de la couture, de l’art, avoir une vie rangée, rien d’extraordinaire », confie-t-elle.

     

    La vingtenaire avait essayé d’abandonner la prostitution par ses propres moyens, notamment en s’inscrivant au programme Jeunes en action d’Emploi-Québec. Mais elle se voyait « incapable de suivre le rythme ». Au moment où on allait l’expulser, elle découvre l’accès à l’emploi de la CLES.

     

    Des huit participantes, sept ont mené à terme le programme entre octobre 2014 et mars 2015. L’une d’entre elles a été acceptée à l’université, trois désirent entreprendre des démarches pour finir leurs études secondaires et deux commenceront sous peu une formation professionnelle avec Emploi-Québec. Garderont-elles contact après ces six mois de grande intensité ? « Je ne sais pas trop, j’aurais l’impression de prendre rendez-vous avec mon passé », avoue Sophie.

     

    Un programme sur la glace

     

    Parmi les services offerts aux femmes de l’industrie du sexe, l’accompagnement à la sortie en est le parent pauvre. « Certaines femmes nous ont raconté que les intervenantes rencontrées occasionnellement ne leur avaient jamais demandé si elles désiraient faire autre chose », remarque Claudia Bouchard, de la CLES.

     

    Il existe pourtant un réel désir de sortie, si l’on en croit la plus récente étude de l’organisme. Parmi les 109 participantes à sa recherche, les femmes encore dans l’industrie du sexe ont indiqué à 80 % vouloir trouver une solution de rechange. On y souligne aussi que plus de 60 % des femmes ayant quitté le milieu sont bénéficiaires de l’aide sociale. L’écrasante majorité des répondantes déclarent en outre être entrées dans le milieu à cause du besoin d’argent, alors qu’elles avaient moins de 25 ans.

     

    Il est cependant impossible d’offrir le même programme à d’autres femmes pour l’instant, explique Mme Bouchard. La subvention ayant servi à le financer, tirée d’un Budget d’initiatives locales d’Emploi-Québec, faisait partie de la liste des coupes gouvernementales dans le dernier budget.

     

    Ce type de programme de préemployabilité, visant des personnes éloignées du marché du travail, permettait aux femmes de bénéficier d’allocations pour leur participation, le transport et la garde de leurs enfants. L’intervenante principale de l’accès à l’emploi, Carole Boulebsol, assure que ces petits montants font une grande différence, autant pour la logistique que pour leur valeur symbolique de « donner une autre chance ».

     

    Lors de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi encadrant la prostitution, le 6 décembre 2014, le ministre fédéral de la Justice, Peter Mackay, avait promis un fonds de 20 millions de dollars destiné à soutenir les services d’abandon de la prostitution. Aucune date de versement ni aucune organisation destinataire n’ont encore été précisées.

    * Nom fictif













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.