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    Zoom — sur les talons hauts

    Le pouvoir sur la pointe des pieds

    L’art de marcher comme une reine (ou d’essayer)

    Car tout dans les escarpins, de l’arc bouté du pied, du cuir qui colle sur la peau, jusqu’à la commissure des orteils avant que se referme le soulier évoque un érotisme sexuellement chargé.
    Photo: Thinkstock Car tout dans les escarpins, de l’arc bouté du pied, du cuir qui colle sur la peau, jusqu’à la commissure des orteils avant que se referme le soulier évoque un érotisme sexuellement chargé.
    La conférence TedX  qu'a donnée Tina Karr «Le talon haut, objet de pouvoir ou de soumission?»

    J’essayais en vain de rentrer à la maison avec fierté et élégance, mais à seulement 21 h, il ne me restait plus une once de dignité. Mes talons hauts, que je n’avais portés que pour me rendre au resto me donnaient la dégaine de fille qui aurait soit trop bu de Apricot Brandy Sour soit aurait une vilaine infection à la vessie (soit les deux). Pourtant, il n’en était rien. J’avais seulement les pieds (et l’ego) à vif, torturés par des jolis escarpins que j’insistais pour porter, et qui me rendaient probablement la monnaie de ma pièce pour les avoir laissés trop longtemps dans leur boîte.

     

    Gêné de me voir, orgueilleuse, se tordre de douleur à ses côtés au vu et au su des passants, mon ami m’a poliment rappelé qu’il n’était pas nécessaire dans la vie de porter des talons. Mais j’y tenais, car le talon haut apporte un petit quelque chose à la femme que je n’ai jamais pris le temps de chercher. J’étais jusqu’à tout récemment très confortable avec ma démarche — que ma mère a comparé à celle de mon oncle adoré, un joyeux gaillard de 200 livres toujours chaussé de Birkenstocks qui lui donnent une dégaine nonchalante très « fait beau, fait chaud, prenez un numéro ». Mais vient un moment dans la vie où on a envie de polir sa personnalité, et suite à ce douloureux épisode, j’ai cru que le temps était venu de me reconnecter avec ma féminité, afin d’avoir la prestance gracile des héroïnes capables de courir après l’objet de leur affection dans les comédies romantiques diffusées les jeudis « Films de filles » à TVA, chaussées sur du 3 pouces et plus. Car visiblement, il semble y avoir quelque chose à gagner sur des talons hauts.

     

    Vous avez un message

     

    « Avec les escarpins, les femmes cherchent un certain pouvoir, explique Tina Karr, experte en expression corporelle et auteure du livre L’Art de porter les talons hauts, les secrets de l’élégance. Elles se sentent plus sexy, confiantes. C’est un objet très puissant… sauf si les femmes ne contrôlent ni le message ni le port du talon. Alors là, elles perdent ce pouvoir au détriment de la féminité et de l’élégance. »

     

    Elle enseigne l’art de marcher avec des talons aux femmes qui veulent apprendre à se tenir debout autant à 64 ans (« je ne les prends pas plus jeunes que 16 ans ») que de charpentes variées. Elle reçoit même des hommes (et du lot, des hauts dignitaires) qui viennent la voir pour trouver la « femme en eux », bas résille et tout. « Ce n’est pas tant l’objet qui m’intéresse, mais ce qu’il y a dedans. On peut faire dire n’importe quoi à la chaussure, mais c’est nous qui décidons du message ».

     

    L’idée de ces cours, elle l’a eue en voyant les jeunes filles marcher dans la rue avec leurs plates-formes, au terme des années 2000, pendant la mode des plates-formes. « Mon coeur de maman et de ballerine a chaviré, car je voyais à quel point les filles se dévalorisaient, plutôt que de se valoriser avec ce type de chaussures, car elles le portent très mal. Elles n’ont pas conscience de la portée du soulier à talon haut, qui est exclusivement un objet sexuel. »

     

    La lourde et peu commode plate-forme, en particulier, est intimement liée au passé de l’esclavage sexuel, à l’époque des geishas ou des harems ottomans. « On en chaussait les femmes pour ne pas qu’elles ne s’échappent pas. Alors quand elles portent ce genre de chaussures et qu’elles ne savent pas marcher avec, elles ne comprennent pas la portée du message qu’elles envoient. »

     

    Car tout dans les escarpins, de l’arc bouté du pied, du cuir qui colle sur la peau, jusqu’à la commissure des orteils avant que se referme le soulier — un clin d’oeil au décolleté plongeant — évoque un érotisme sexuellement chargé.

     

    Dans le documentaire God Save my Shoes (2011), qui se penche sur la relation intime et très émotive entre la femme et ses souliers, on souligne que sexualité et pouvoir marchent main dans la main. Une femme y avoue qu’elle croira qu’elles donnent réellement du pouvoir lorsque les hommes en porteront. Ce qui fait était toutefois le cas jusqu’au XVIIIe siècle. Voyant que les femmes se mettaient à revêtir les talons hauts pour faire comme les hommes, la frontière entre la masculinité et la féminité s’est mise à se brouiller, et pour se différencier, et de la frivolité et l’émotivité féminine qui leur était associée, les mâles ont rejeté ce symbole efféminé.

     

    Personnage et confort

     

    Curieuse de savoir ce que les drag-queens voient dans le talon haut, j’ai appelé Luc Provost, mieux connu sous les trois pieds de perruque et les interminables faux cils de Mado Lamotte. « Les talons hauts ? C’est du sport extrêêêême ! », dit Luc, dont le timbre de voix laissait filtrer le cri du coeur de Mado. Dans son métier, le talon est indispensable au personnage. Aux femmes autant qu’aux hommes, ils donnent une ligne, quelques pouces de plus, une belle jambe musclée, de belles fesses en plus de rehausser la poitrine. Et de la prestance. « Mais c’est de la souffrance quotidienne. » Après 28 ans de talons hauts, il avoue que si tout était à refaire, il y penserait à deux fois. À cause des souliers.

     

    Surtout que les modèles de qualité pour drag, sont très, très très chers. « Je dis toujours que c’est mieux d’avoir deux paires de bonne qualité que 25 paires cheap. Mais moi j’ai choisi les 25 paires cheap ! » qu’il dit en éclatant de rire, en ajoutant que ceux qui font le plus d’effet dans la foule quand Mado Lamotte les chausse sont en général les plus douloureux.

     

    « Les designers sont en majorité des hommes, et ils n’en ont rien à cirer du confort de ces souliers, parce qu’ils ne les porteront jamais, note Tina Karr. Ils les conçoivent comme de beaux objets. Louboutin est le premier homosexuel misogyne qui fait mal aux femmes. Mais on commence à voir une conscience dans le milieu. Les femmes sont tannées d’avoir mal au pied. » Bien qu’elles sont conditionnées à souffrir, et à tolérer, voire chercher la souffrance, c’est ici un mal vraiment pas nécessaire.

     

    Pendant l’atelier de démarche avec talons hauts donné par, Beverly Bellevue de l’agence de stylisme Be.U., neuf beautés désespérées (j’étais du lot) venues apprendre à se tenir debout avaient sorti leurs plus vertigineux escarpins. Au bout de deux heures, la mannequin qui nous partageait ses trucs et commentait la démarche de chacune, était surprise de tout le progrès qui nous avions fait. Dès que ce fut terminé, on s’est jetées comme des damnées sur nos ballerines. « Ce n’est pas évident de porter pendant plusieurs heures des souliers à talons hauts, remarque Beverly, la jeune coach de mode élancée et gracieuse sur ses plates-formes de bois. Pourtant à tous les jours, nous voyons de braves femmes monter les escaliers du métro, courir après un autobus, et tout cela avec des chaussures à talons. Ça montre que nous sommes audacieuses et prêtes à oser des actions difficiles ! »

     

    Et que du bout des orteils, on a la possibilité d’être quelqu’un d’autre. Jusqu’à ce que la douleur nous ramène sur terre. « Savez-vous où les talons hauts prennent tout leur sens ? demande Tina Karr. Dans la chambre à coucher. Si on veut porter des choses extravagantes, c’est là qu’on peut les porter : on peut jouer la vulgaire, la pute, la soumise… C’est parfait, car c’est à la discrétion de ton rapport amoureux. Et le talon haut devient ce qu’il doit être : un jouet érotique, sensuel. Il n’a pas vraiment sa place la rue. »

     

    Mon petit orteil me disait justement la même chose, cette fameuse fois où je suis rentrée du resto.













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