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    Pauvre Académie

    Il est de bon ton ces jours-ci de médire sur le compte de l’Académie française. L’entrée de Dany Laferrière, qui a prononcé l’éloge d’Hector Bianciotti jeudi sous la Coupole, n’y a rien fait. Cela a certes flatté l’ego des Québécois. On s’en est évidemment gargarisé, oubliant parfois que les immortels avaient d’abord élu un écrivain dont l’oeuvre s’inscrit dans la grande tradition de la littérature américaine.

     

    S’il fallait en croire la plupart de ceux qui osent écrire sur le sujet, l’Académie française ne serait, au mieux, qu’un cercle de plumitifs gâteux, et au pire, une institution parfaitement nuisible à la langue française. La preuve de tout cela, c’est que son dictionnaire n’en est qu’à la lettre R et qu’il ne sera pas terminé avant des lustres. Comble de l’horreur, la moyenne d’âge du cénacle dépasse 78 ans ! Car, tout le monde sait bien qu’en matière de langue et de culture, l’âge est une tare. Et que, plus on est jeune, plus on sait de choses. Les meilleurs dictionnaires ne sont-ils pas écrits par des adolescents imberbes ?

     

    Sans nullement glorifier l’Académie française, osons au moins dire que la vénérable institution est loin de mériter toutes ces railleries. Cette vision a d’abord le défaut d’être anhistorique et de méconnaître tout un pan de l’histoire de la langue française.

     

    En effet, notre langue n’est pas sortie comme ça un beau matin de la bouche d’un paysan d’Île-de-France. Elle ne s’est pas répandue par capillarité élargissant ainsi son territoire. Le français que nous parlons encore aujourd’hui a largement été une création littéraire et politique. La langue qui s’impose progressivement, contre le latin, avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) est en bonne partie une langue de l’élite où l’écrit tiendra toujours une place prépondérante.

     

    En créant l’Académie française, Richelieu fonde une institution originale inspirée des académies italiennes et composée d’écrivains et de lettrés de toutes origines. C’est encore le cas aujourd’hui puisqu’elle réunit, outre le Québéco-Haïtien Dany Laferrière, l’Anglais Michaël Edwards, le Chinois François Cheng, le Libanais Amin Maalouf et l’Algérienne Assia Djebar. Avant eux, il y a eu le Sénégalais Léopold Sedar Senghor et l’Italo-Argentin Hector Bianciotti.

     

    Certes, la création de l’Académie associe la langue française au pouvoir royal. Mais il s’agit alors de fabriquer une langue qui pourra s’affranchir du latin tout en l’égalant. Sans défendre la thèse surannée du « génie » de la langue française, notons qu’il y aura toujours en France l’intention de faire du français une grande langue de culture avant même d’en faire la langue du pouvoir. « La grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois », écrivait Molière. D’aucuns parleront même de la « langue de la liberté ».

     

    Dans un livre étonnant, La langue est-elle fasciste ? (Seuil), Hélène Merlin-Kajman a montré comment ce qu’on appelle le français classique est né après les guerres de religion par une volonté de revenir à une certaine simplicité, une retenue et même à une certaine douceur afin de s’éloigner de cette éloquence qui pouvait tout justifier, y compris l’absolutisme. On pense aux Précieuses ridicules.

     

    Les Anglais, dont l’écrivain Daniel Defoe, nous envieront cette institution, eux qui n’ont jamais pu réformer leur langue comme l’ont fait les Français et les Espagnols. Ces derniers ont d’ailleurs copié l’Académie française en créant l’Académie royale.

     

    Certes, le dictionnaire de l’Académie se situe dans le temps long. Est-ce un si grand mal ? Peut-être. Au moins évite-t-il cette débauche commerciale qui consiste à publier une nouvelle édition chaque année. Histoire de glaner quelques mots à la mode qui disparaîtront l’année suivante.

     

    Cette académie qui n’a qu’un pouvoir moral pourrait retrouver son utilité à une époque où tant de pédagogues et de linguistes cherchent à détacher la langue de sa littérature pour en faire un banal instrument de communication. Je préfère, de loin, confier la réflexion sur la langue à ses meilleurs praticiens, dont Dany Laferrière, plutôt qu’à n’importe quel fonctionnaire ou linguiste patenté. Pour faire une sculpture, un sculpteur vaudra toujours mieux qu’un « doctorant » en histoire de l’art !

     

    Même si elle souffre parfois d’immobilisme, l’Académie a au moins le mérite de résister à ce moralisme, et son cortège de barbarismes, qui gangrène la langue de l’État et des médias. Des « non-voyants » aux « aidants naturels » en passant par la féminisation de n’importe quoi (sa « prédécesseure », « une apôtre », etc.).  Et je ne parle pas du sabir de nos technocrates dans lequel on «se partage» à qui mieux mieux sur des «téléphones intelligents» des «cibles» avec lesquelles on est «confortable».

    Faire de la langue un instrument idéologique, fût-ce pour combattre des discriminations réelles, est probablement la meilleure façon d’en dégoûter la jeunesse. Contentons-nous d’avoir une langue simple, fine et précise — celle justement dont Dany Laferrière a fait l’éloge. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, qu’elle ne sera pas en même temps québécoise, haïtienne ou libanaise. Pour paraphraser Camus, voilà au moins qui n’ajoutera pas au malheur du monde.













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