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    Le temps du plastique

    De valeureux promoteurs immobiliers voués à l’extension du domaine de la lutte des marchés ont créé, il y a une décennie, le quartier DIX30, une vaste étendue de galeries marchandes. En bordure d’autres autoroutes, ces mêmes promoteurs envisagent aujourd’hui de fonder un quartier 15-40, le Royalmount. Remarquez au passage ce joli nom de baptême qui suinte un bel idéal républicain.

     

    Les centres commerciaux ne me plaisent pas parce qu’ils constituent de l’artillerie lourde mise en place pour nous forcer à consommer ? Assurément.

     

    La construction d’un nouveau lieu de ce genre me catastrophe ? N’en doutez pas.

     

    Pourquoi construire le Royalmount au coût de 1,7 milliard de dollars, avec ses 160 magasins, 50 restaurants, des cinémas, un cinéparc, des fontaines, un parc aquatique, une patinoire, alouette ? Pour que nous puissions connaître de « nouvelles expériences », à en croire les promoteurs réunis pour une conférence de presse.

     

    Magasiner dans un espace pareil permettrait, disent-ils, d’« explorer la marque d’une manière plus approfondie ». Car sachez-le : il est terminé ce temps maudit où nous achetions encore de simples objets. Désormais, nous pourrons explorer les profondeurs abyssales de chaque marque. Rien de moins. De sorte qu’on ne s’emmerdera plus comme avant, en file indienne, à attendre planté là, devant des caisses enregistreuses, bercés par les doux sons d’une musique tchi-ka-boum capable d’assommer n’importe lequel de vos dimanches.

     

    Nous voilà devenir de véritables scaphandriers capables de conquérir les profondeurs de la consommation. Désormais, « on vit une expérience », racontent ces promoteurs en maniant à merveille une novlangue de bois sculptée en anglais.

     

    Papillonner en ligne pour apprécier le vaste monde de la marchandise et les désirs qu’il suscite est dépassé, nous apprennent-ils en conférence de presse. Le centre commercial, à condition qu’il soit enrobé d’un doux miel, redevient le point de gravité de tous les rêves. Au nom de quoi ? Des changements. Lesquels ? Peu importe, puisque bien entendu, « tout change ». Et « le centre d’achats reconnaît ces changements-là et vont l’embrasser [sic]. »

     

    Ces braves superhéros qui se portent aux avant-postes de l’économie pour une défense vigoureuse du magasinage comprennent fort bien que le consommateur cherche d’abord « des moments avec d’autres gens ». Le centre commercial, répètent-ils, est vraiment devenu ce lieu où « viennent les gens pour créer des expériences, créer des souvenirs », « prendre un cornet, prendre des photos, le magasinage, l’“entertainment”, créer des “connexions”».

     

    Une étude de Statistique Canada publiée la semaine dernière montre que les citoyens ont désormais un peu plus d’amis qu’auparavant. Est-ce grâce aux centres commerciaux ? L’étude ne le dit pas, mais les conservateurs, amoureux d’études pleines de finesses, trouveront certainement le moyen de nous le confirmer avant longtemps.

     

    En attendant, un centre commercial reste un vaste camp voué à la concentration des marchandises, au nom de la souveraineté de l’automobile et de sa capacité à transporter des paquets, petits et gros.

     

    C’est à Montréal, en 1949, qu’on établit le premier centre commercial au Canada. La galerie Norgate, située sur un grand boulevard périphérique, existe encore. Personne ne la remarque parce que bien des villages en possèdent désormais d’aussi grosses et d’aussi laides. Le principe demeure : l’automobile assure et justifie l’existence de chacune d’entre elles.

     

    Les promoteurs du Royalmount ont beau prétendre que leur « nouvelle expérience » est constituée autour de la figure du piéton, leur projet n’en marque pas moins la poursuite d’une même idée de la vie en société : impossible de vous rendre là si vous ne possédez pas une automobile.

     

    Le plus beau est de voir que ce temple du commerce sera sacré par une onction tout écologique. Les toits, insiste-t-on, seront verts. Seront-ils aussi naturels que les plantes en plastique qui formaient l’arrière-scène de la conférence de presse, a demandé pince-sans-rire Thomas Gerbet de Radio-Canada ? En somme, tout cela risque-t-il d’être aussi faux qu’un reportage de François Bugingo ?

     

    Les plantes en plastique, opine tout de suite un des responsables du projet, sont plus écologiques que les vraies. « Ce sont des plantes qui ont une empreinte écologique beaucoup plus faible que si ce sont des plantes naturelles. » Vous ne le saviez pas ? Un des patrons du projet d’enchaîner : « Si je peux défendre mes plantes en plastique, quand on regardait les vraies plantes, ça prenait un service d’entretien [sic]. Il fallait venir à toutes les semaines, avec un beau van [sic] qui brûle le diesel, avec les produits chimiques qu’il faut mettre, puisque c’est [sic] des plantes intérieures. On s’est dit qu’au bout de la ligne, en utilisant des produits recyclés, pour faire nos plantes verts [sic], c’est peut-être une bonne option. »

     

    Que nous apprend cette défense des plantes en plastique de la part de promoteurs d’un nouveau centre commercial géant ? Ce dont on se doute déjà. D’abord que tout cela n’a évidemment d’écologique que le nom ; ensuite que plus c’est gros et plus on nous prend vraiment pour des cons. À raison ?













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