Bonne année
La frénésie du temps qui passe épargne peu de gens, sauf des ermites (rares), des religieux contemplatifs (aussi rares) et quelques vieux sages qui, eux, sont sans âge chronologique et ont compris, car ils possèdent de la vie une vision spirituelle, que l'agitation est le pire ennemi du bonheur. Nous en connaissons tous quelques-uns, mais leur façon de vivre les distancie de nous. Ce sont des marginaux dans le sens littéral du terme, c'est-à-dire qu'ils vivent à la marge du courant houleux dans lequel nous nous laissons entraîner.
Ces jours-ci, on entendra les gens autour de nous se souhaiter «bonne année» sans savoir ce que cela signifie. L'ancienne formule, «bonne, heureuse et sainte année, et le paradis à la fin de vos jours», plus précise, a évidemment disparu du vocabulaire. Ni le bonheur ni à plus forte raison la sainteté ne sont des concepts de notre postmodernité tendance trash. Cela rassure les «mal dans leur peau» de croire que le bonheur est l'affaire des inconscients; les propagandistes de la dérision, eux, considèrent les saints comme des illuminés ou des fous. Quant au paradis... lorsqu'on y croit, on le veut sur Terre, avant la fin de nos jours, et plusieurs l'imaginent dans les centres commerciaux, ces palais de la civilisation contemporaine où ils s'engloutissent dans leurs temps dits libres. La consommation n'a pas que des défauts, mais lorsqu'elle représente la valeur dominante d'une société orpheline de rêves collectifs, elle peut devenir délétère.
Que serait donc une bonne année? D'abord, une année où un plus grand nombre de gens consentirait à écarter l'affrontement au profit de la négociation, c'est-à-dire à faire triompher la raison sur l'aveuglement. Une année qui amorcerait le recul d'une forme larvée de tolérance derrière laquelle se cache une démission alimentée par une indifférence aux autres. L'époque actuelle en Occident marque le repli apparemment irréversible des objectifs collectifs au profit des intérêts particuliers si chers au lobbyistes, ces nouveaux prêtres de l'organisation sociale et économique. L'individualisme n'a jamais été aussi triomphant. Le «chacun pour soi» a d'ailleurs pris des formes imprévisibles. Le moi bénéficie de tribunes nouvelles. La médiatisation du moi dans sa forme la plus accomplie, la télé-réalité, est en train de transformer nos relations et renversent les vieilles croyances. La vie de chacun vaut non plus une messe mais une émission. Le trivial équivaut au sublime, la notoriété instantanée remplace la longue marche besogneuse vers le dépassement personnel et le fait divers accède au rang d'événement historique. Une bonne année annoncerait quelques éclaircies dans ce paysage en remettant à l'honneur des croyances séculaires, celles-là mêmes qui ont contribué au progrès humain, comme l'importance du travail, l'encouragement au dépassement de soi et la hiérarchisation des événements en fonction d'une échelle de valeurs plus universelle où le courage le dispute à la dignité, où la tragédie n'est pas confondue avec l'incident.
Une bonne année ferait régresser la rectitude politique, cette pollution intellectuelle qui menace les acquis de liberté si chèrement conquis et nous ramène à un conformisme social dont on prétend être affranchi. Cette rectitude politique indique aussi la frilosité de notre pensée. Paradoxalement, les individualistes que nous sommes devenus ont une peur bleue de ne pas penser dans le bon sens ou du bon bord, ce qui témoigne également de la crainte du jugement des autres. À cet égard, l'éducation au sens critique ne devrait-elle pas s'inscrire en bonne place dans le cursus scolaire, nous évitant ainsi ces dérapages intellectuels où Bush et Ben Laden sont confondus, où l'opposition au mariage gai devient de l'homophobie, où la défense de la laïcité des institutions sociales se transforme en intolérance religieuse et où — et cela est une particularité québécoise — diverger d'opinion avec l'autre est considéré comme une attaque personnelle?
Une bonne année permettrait à la spiritualité de nourrir le débat public. La volonté marquée de ramener toute réflexion sociale à une affaire d'ingénierie, autrement dit de structures et de tuyauterie, est réductrice, limitative et au bout du compte inhumaine. Notre existence sur cette terre demeure le plus grand des mystères. Notre besoin de vivre ensemble repose sur des valeurs dont on perd chaque jour un peu du sens. La loi d'airain de l'efficacité nous aveugle. «Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme?», dit l'Évangile. On a découvert il y a 15 jours ce qu'on considère être la première sculpture, qui date de 30 000 ans. Il s'agit d'un oiseau à la forme raffinée. À cette époque de survie primaire, l'homme manifestait déjà son besoin de s'immortaliser à travers son geste créateur. Que ceux qui nous gouvernent aujourd'hui en tirent la leçon. Le dépassement, le rêve et l'espérance sont aussi nécessaires à la vie que des budgets et des déficits plus ou moins zéro.
Je vous souhaite à tous une année moins agitée et plus douce.
denbombardier@earthlink.net
Ces jours-ci, on entendra les gens autour de nous se souhaiter «bonne année» sans savoir ce que cela signifie. L'ancienne formule, «bonne, heureuse et sainte année, et le paradis à la fin de vos jours», plus précise, a évidemment disparu du vocabulaire. Ni le bonheur ni à plus forte raison la sainteté ne sont des concepts de notre postmodernité tendance trash. Cela rassure les «mal dans leur peau» de croire que le bonheur est l'affaire des inconscients; les propagandistes de la dérision, eux, considèrent les saints comme des illuminés ou des fous. Quant au paradis... lorsqu'on y croit, on le veut sur Terre, avant la fin de nos jours, et plusieurs l'imaginent dans les centres commerciaux, ces palais de la civilisation contemporaine où ils s'engloutissent dans leurs temps dits libres. La consommation n'a pas que des défauts, mais lorsqu'elle représente la valeur dominante d'une société orpheline de rêves collectifs, elle peut devenir délétère.
Que serait donc une bonne année? D'abord, une année où un plus grand nombre de gens consentirait à écarter l'affrontement au profit de la négociation, c'est-à-dire à faire triompher la raison sur l'aveuglement. Une année qui amorcerait le recul d'une forme larvée de tolérance derrière laquelle se cache une démission alimentée par une indifférence aux autres. L'époque actuelle en Occident marque le repli apparemment irréversible des objectifs collectifs au profit des intérêts particuliers si chers au lobbyistes, ces nouveaux prêtres de l'organisation sociale et économique. L'individualisme n'a jamais été aussi triomphant. Le «chacun pour soi» a d'ailleurs pris des formes imprévisibles. Le moi bénéficie de tribunes nouvelles. La médiatisation du moi dans sa forme la plus accomplie, la télé-réalité, est en train de transformer nos relations et renversent les vieilles croyances. La vie de chacun vaut non plus une messe mais une émission. Le trivial équivaut au sublime, la notoriété instantanée remplace la longue marche besogneuse vers le dépassement personnel et le fait divers accède au rang d'événement historique. Une bonne année annoncerait quelques éclaircies dans ce paysage en remettant à l'honneur des croyances séculaires, celles-là mêmes qui ont contribué au progrès humain, comme l'importance du travail, l'encouragement au dépassement de soi et la hiérarchisation des événements en fonction d'une échelle de valeurs plus universelle où le courage le dispute à la dignité, où la tragédie n'est pas confondue avec l'incident.
Une bonne année ferait régresser la rectitude politique, cette pollution intellectuelle qui menace les acquis de liberté si chèrement conquis et nous ramène à un conformisme social dont on prétend être affranchi. Cette rectitude politique indique aussi la frilosité de notre pensée. Paradoxalement, les individualistes que nous sommes devenus ont une peur bleue de ne pas penser dans le bon sens ou du bon bord, ce qui témoigne également de la crainte du jugement des autres. À cet égard, l'éducation au sens critique ne devrait-elle pas s'inscrire en bonne place dans le cursus scolaire, nous évitant ainsi ces dérapages intellectuels où Bush et Ben Laden sont confondus, où l'opposition au mariage gai devient de l'homophobie, où la défense de la laïcité des institutions sociales se transforme en intolérance religieuse et où — et cela est une particularité québécoise — diverger d'opinion avec l'autre est considéré comme une attaque personnelle?
Une bonne année permettrait à la spiritualité de nourrir le débat public. La volonté marquée de ramener toute réflexion sociale à une affaire d'ingénierie, autrement dit de structures et de tuyauterie, est réductrice, limitative et au bout du compte inhumaine. Notre existence sur cette terre demeure le plus grand des mystères. Notre besoin de vivre ensemble repose sur des valeurs dont on perd chaque jour un peu du sens. La loi d'airain de l'efficacité nous aveugle. «Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme?», dit l'Évangile. On a découvert il y a 15 jours ce qu'on considère être la première sculpture, qui date de 30 000 ans. Il s'agit d'un oiseau à la forme raffinée. À cette époque de survie primaire, l'homme manifestait déjà son besoin de s'immortaliser à travers son geste créateur. Que ceux qui nous gouvernent aujourd'hui en tirent la leçon. Le dépassement, le rêve et l'espérance sont aussi nécessaires à la vie que des budgets et des déficits plus ou moins zéro.
Je vous souhaite à tous une année moins agitée et plus douce.
denbombardier@earthlink.net
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