Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    La grenouille

    Le commandant Cousteau, avec ses pattes de grenouille et sa tuque rouge, ne plonge plus depuis longtemps au fond des choses en nous donnant du coup l’impression, par la magie des images, que nous l’accompagnons. La Calypso, son célèbre vaisseau, carcasse blessée, squelette rouillé, est à sec sur un quai de la marine nationale française. La Calypso gît dans un hangar, éventrée, prostrée dans la poussière de l’oubli, en attendant que quelqu’un s’intéresse à redresser son symbole.

     

    Fini aussi depuis belle lurette Le Royaume des animaux, la populaire émission de la Mutuelle d’Omaha dont la musique grandiloquente soulignait la valeur prêtée à l’animateur Marlin Perkins, un directeur de zoo à l’allure d’un parfait vendeur d’assurances.

     

    Nous estimons ceux qui, tels Cousteau et Perkins, nous aident à voir la vie des animaux aquatiques ou terrestres. Nous regardons à travers leurs yeux des existences fragiles, comme si elles ressemblaient forcément aux nôtres, y cherchant volontiers notre reflet dans ce que nous supposons être des colères, des craintes, de la tristesse ou de la joie. Ainsi voyons-nous dans les animaux des images de notre propre expérience, au nom d’un sentiment d’une communauté de destin et de dangers, du moins le temps que dure une émission de télévision.

     

    Nous aimons que le monde ressemble tout entier à l’image que se font les humains d’eux-mêmes, ce qu’avait bien compris Jean de La Fontaine en s’en jouant dans des fables, tout comme avant lui Ésope et d’autres. Les ressemblances animalières comptent bien entendu beaucoup de vrai, mais d’abord et avant tout du côté du banal, c’est-à-dire du plus petit commun dénominateur entre tous les vivants.

     

    En Équateur, dans la forêt andine, on vient d’annoncer la découverte d’une espèce de grenouille baptisée Pristimantis mutabilis. Cette petite grenouille verte serait capable de faire disparaître, en quelques minutes seulement, les diverses rugosités de sa peau pour se révéler ensuite sous un aspect parfaitement lisse.

     

    Bien sûr, il n’y a pas que chez les grenouilles des Andes où le fait de pouvoir confondre l’autre grâce à son allure changeante offre quelques avantages. Pour la majorité des vivants, il suffit qu’une apparence varie pour que tous ou presque soient trompés. Les humains victimes de pareilles illusions projetées par leurs semblables s’excusent d’avoir été dupes en les accusant après coup d’user de subterfuges pour servir des grenouillages.

     

    Tenez, je me suis beaucoup inquiété, pour ma part, de voir autant de gens applaudir le départ précipité du ministre de l’Éducation Yves Bolduc. Le premier ministre avait pourtant dit et répété qu’il appuyait parfaitement ses objectifs. Seules ses maladresses lui nuisaient donc et son remplaçant ne pouvait en conséquence que servir à nourrir l’illusion. Comment croire un seul instant en effet que le nouveau ministre, François Blais, pouvait appartenir à une autre espèce politique que celle dont son règne dépend ?

     

    Sa pensée a beau être mieux structurée que celle de son prédécesseur, elle ne l’en distingue pas pour autant sur le fond, comme on a bien pu le voir à l’occasion de sa sortie radiophonique remarquée, digne d’un épisode de la télé-réalité Survivor : éliminez deux ou trois étudiants par jour, suggérait-il, histoire d’impressionner. En ce lieu au ton venimeux, le ministre parlait comme s’il était chez lui. Tout son sens social s’est donné d’un coup à entendre du haut d’un paternalisme de bas étage.

     

    Du côté étudiant, il faut dire qu’on aime beaucoup jouer aussi à la grenouille, du moins le type de celle qui aime se voir en boeuf. Les étudiants rejouent volontiers la même pièce qu’en 2012, avec le même soutien scénique d’une partie de la population, sans néanmoins tenir compte des changements de décor et de lieu, trop épris qu’ils sont d’un sentiment de nostalgie à l’égard de mobilisations passées qui n’en furent pas moins incapables d’accoucher d’une politique durable.

     

    Pour en arriver à soulager ceux qui souffrent injustement des politiques d’austérité, a-t-on seulement pris conscience des leçons qu’offrent les échecs d’hier pour l’action d’aujourd’hui ? Nombre de bannières des protestataires peuvent hélas laisser croire que non.

     

    Nous voici devant des calicots éloquents placés en tête des cortèges des protestataires : « Fuck toute » et « Mangez toute de la marde ». L’ennemi du mouvement étudiant serait donc la totalité ? Celle qui, sociale, récuse toute division ? Celle qui, économique, refuse toute gratuité ? Celle qui, symbolique, interdit toute magie à l’existence ? Le monde visible serait une création d’un esprit foncièrement malin, une grande prison que nous partageons mais que seuls les initiés de pareils cortèges connaissent dans sa vérité ?

     

    À l’austérité autoproclamée et son arrogance, il faut savoir opposer la vigueur d’une pensée qui tient à tout autre chose qu’un tel nihilisme facile qui n’arrange rien. La mise en échec des revendications du printemps 2012 réclame une prise de conscience en faveur d’un engagement social accru pas seulement du côté de la rue.

     

    Le néant vers lequel s’oriente une partie de la protestation actuelle résulte paradoxalement de ce que les étudiants dénoncent parfaitement à raison : un manque d’éducation digne de ce nom.

     

    Ne nous restera-t-il bientôt que des crapauds pour chanter la liberté ?













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.