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    De soeurs à grands-mères

    Les Marcellines: une mission de tendresse

    Un lundi matin à la Villa Sainte-Marcelline : Sœur Louise (réputée sainte) et Sœur Mathilde veillent sans fausse note sur leurs protégées, Marie et Diba.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un lundi matin à la Villa Sainte-Marcelline : Sœur Louise (réputée sainte) et Sœur Mathilde veillent sans fausse note sur leurs protégées, Marie et Diba.

    « Soeur Louise est une sainte », me glisse Guillermo Pieli, le professeur de chimie, un réfugié politique argentin débarqué ici comme un païen sans le sou, maudissant Dieu et le totalitarisme dans un même élan. « J’avais demandé aux élèves de faire le tour de l’école et de prélever des échantillons de bactéries pour les faire incuber en laboratoire. Une élève a passé un coton-tige sur soeur Louise et il n’y avait toujours rien après plusieurs jours sous le microscope. » On parle presque de miracle depuis.

     

    De toute façon, la Villa Sainte-Marcelline échappe à toute logique. École, couvent, refuge, laboratoire ou maison ? Tout cela à la fois et pépinière de jeunes semis en plus. Il flotte une atmosphère familiale d’émulation complice et d’émancipation dans cette école qui accueille les jeunes filles : 76 nationalités réparties entre la maternelle et le collégial. Et qui fait de son concierge… un prof de chimie.

     

    Soeur Louise Bonta n’a pas toujours été une sainte, cela dit, avide de concours de rock’and’roll et fréquentant les garçons durant sa jeunesse. Cette ex-mécréante sceptique, issue d’une famille milanaise athée, a dirigé la Villa Sainte-Marcelline durant 50 ans et ne fait pas de prosélytisme. Bientôt octogénaire, cette femme à la vivacité d’esprit rafraîchissante pense que Dieu nous aime tous, peu importe l’idée qu’on se fait de lui. « L’être humain est un mystère, bien plus que Dieu. Dieu, on peut l’imaginer comme on veut. »

     

    Dans cette petite école privée de Westmount adossée à l’oratoire, 600 élèves babillent dans une joyeuse insouciance qui étonne. On n’accueille les garçons qu’au niveau collégial. « Les soeurs veillent sur nous, on sent leur présence », relève Mildred, dans la classe de philosophie de secondaire 5. Thao-Anne ajoute : « Elles sont comme des grands-mères pour nous. »

     

    Soeur Louise résume : « Nous avons été des soeurs, puis des mères, et nous voilà grands-mères ! »

     

    Pédagogie humaniste

     

    Depuis leur arrivée au Québec, au début des années 1960, ces soeurs missionnaires italiennes et polyglottes ont déployé leurs ailes de tendresse et de fermeté pour appliquer à la lettre les principes de leur vocation pédagogique, ancrée dans la réalité, tendant vers la liberté. Leur fondateur, Luigi Biraghi, prévenait ses novices (au XIXe siècle) que le travail serait si difficile et exigeant qu’elles n’auraient pas à s’imposer de pénitences supplémentaires. C’est la vocation, l’art d’éduquer.

     

    Jusqu’en 1988, elles dormaient sur un lit de camp dans les classes, remisé au placard dès 5 h du matin. Encore aujourd’hui, seulement cinq d’entre elles, sur la douzaine qui reste, ont accès à une chambrette.

     

    L’austérité fait partie de leur existence vouée au sacrifice de soi. « C’est une question de cohérence et j’en suis fière », souligne Soeur Louise, qui ne s’interdit pourtant pas les petits plaisirs de la vie, un demi-verre de piquette à midi et des visites chez les « anciennes » pour cuisiner les gnocchis ou le risotto de son enfance. « Les anciennes, c’est notre force ! », dit-elle avec affection, comme pour parler de ses propres filles.

     

    De fait, on ne gradue pas chez les Marcellines comme dans une autre institution. Toutes les filles qui y ont étudié en parlent avec émotion, des décennies après. Le cordon n’a pas été coupé, même chez les rebelles les plus endurcies. Elles reviennent y présenter leur mari et leurs enfants, retrouver ces femmes qui les ont vu grandir, leur ont fait faire leur premier voyage, leur ont ouvert les yeux sur le monde, sans préjugés.

     

    Avant-gardistes et considérées comme des marginales érudites par le ministère de l’Éducation — Soeur Louise détient un doctorat en littérature —, les Marcellines se sont montrées très soucieuses de former des filles de leur époque, dispensant des cours d’éducation sexuelle depuis 1971, des cours d’histoire des religions et d’économie. « On sait comment faire un budget et notre rapport d’impôts. Ça nous prépare à la vraie vie », soulève Anna.

     

    Le petit roi et la petite reine

     

    Conscientes de leur mission sociale, les Marcellines accueillent gratuitement des élèves de milieux défavorisés. Plusieurs boursières (et boursiers) ont complété leur formation chez elles. Mais, selon ces éducatrices, l’élève qui demeure le plus à plaindre et nécessite leur compassion ultime, c’est l’enfant-roi. Soeur Louise l’a vu naître depuis la dernière décennie. « On peut suffoquer quelqu’un par amour. L’enfant-roi a été créé par la société de consommation à 100 %. Ce n’est pas l’enfant capricieux qui, lui, a toujours existé. D’ailleurs, ce mot a disparu. Le caprice est nécessaire pour exprimer sa force. Mais l’adulte ne doit pas tomber dans le panneau. Chez l’enfant-roi, besoins et désirs ont été confondus. Il n’a plus de désir. Il est déjà roi. »

     

    Soeur Louise se désole de cette société érigée sur l’avoir plutôt que l’être. « Un projet éducatif doit être tourné vers le social, sinon, c’est raté. »

     

    Depuis des décennies, elle bataille ferme avec la Ville de Westmount pour que leur école ne ferme pas ses portes. La municipalité l’a forcée à ériger un coin rond dans le gymnase, pour des raisons esthétiques. « Cela nous a coûté la peau de l’âme : 300 000 $… que nous aurions pu dépenser sur l’éducation de nos filles », soupire l’éducatrice.

     

    Allergique à la performance, Soeur Louise considère que la course aux notes est une aberration. Et la « retraitée » encore très active rencontre de plus en plus d’élèves anxieuses. « Je les trouve devenues bien sages… ça m’inquiète un peu. Ce n’est pas bon, la soumission. Il faut qu’elles nous testent, sinon, elles testeront autre chose. Il doit y avoir une révolte pour s’affranchir de son entourage. »

     

    Venant d’une femme qui a quitté famille, athéisme, pays et gelati pour épouser la liberté et Dieu, on saisit l’importance d’aller vers soi. Et venant d’un guide qui a aidé tant d’oies blanches à déployer leurs ailes, on peut lever son chapeau (ou son voile).

     

    Moi aussi, elle m’a décoiffée.













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