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    L'agriculture urbaine essaime

    Les fermiers des villes veulent une place au soleil

    Malgré la multiplication des citadins qui gardent quelques poules, la volaille en ville est toujours illégale.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Malgré la multiplication des citadins qui gardent quelques poules, la volaille en ville est toujours illégale.
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    La plantation des semis et l’espérance d’un printemps imminent raniment la ferveur des jardiniers ces jours-ci. En attendant que des températures plus douces chassent l’hiver, Le Devoir s’est intéressé à l’univers effervescent aux contours encore flous de l’agriculture urbaine.
     

    L’engouement pour l’agriculture urbaine ne se dément pas. Au cours des dernières années, ce retour à la terre dans un cadre citadin a fait germer des initiatives citoyennes dans plusieurs villes québécoises, sur fond de solidarité sociale et de préoccupations écologiques et alimentaires. À Montréal, des aires bétonnées et des coins de pelouse ont été convertis en potagers, les ruches se sont multipliées et des poules picorent discrètement — mais illégalement — dans les arrière-cours des résidences. Le mouvement citoyen force désormais les villes à réfléchir sur l’aménagement de leur territoire.

     

    En 2012, le cas de Josée Landry et de Michel Beauchamp, qui avaient planté un potager luxuriant en façade de leur maison à Drummondville avait fait beaucoup de bruit. L’idée de remplacer la pelouse par des panais, des bettes à carde et des cerises de terre n’avait pas plu à l’administration municipale. Mais la bataille du couple jardinier, qui avait fait le tour du monde, avait eu raison des réticences de la Ville qui a finalement adopté un règlement autorisant les jardins en façade.

     

    On aurait pu croire que ce geste aurait incité les autres villes à emboîter le pas. À Québec, cette idée portée par le Réseau d’agriculture urbaine de Québec a été balayée du revers de la main par l’administration municipale, se désole Vincent Galarneau, de l’organisme Vivre en ville, qui a rédigé un guide intitulé « Villes nourricières » pour inciter les municipalités à mettre la main à la pâte en matière de saine alimentation et d’agriculture urbaine. D’autres villes, comme Montréal, Lévis et Victoriaville, autorisent toutefois les potagers en façade.

     

    « Ce n’est pas nécessairement une compétence traditionnelle des municipalités de travailler sur les questions alimentaires, mais en même temps, elles ont la qualité de vie de leurs citoyens comme préoccupation fondamentale », note Vincent Galarneau qui plaide pour que les villes adoptent des politiques alimentaires comme l’ont fait Toronto et Vancouver.

     

    Plus qu’une mode, la volonté citoyenne de se réapproprier l’espace urbain, de manger des légumes frais et de consommer de produits locaux alimente l’essor de l’agriculture urbaine.

     

    Jardins, poules et moutons

     

    À Montréal, l’agriculture urbaine gagne du terrain, mais se heurte à la gestion éclatée de la Ville. La métropole est pourtant bien placée pour se tailler une place de précurseur en la matière. « Montréal a un des plus vieux programmes de jardins communautaires dans le monde. On dénombre environ 8900 parcelles de terrains. C’est énorme. Mais les fusions et les défusions municipales ont fait en sorte que l’agriculture urbaine s’est retrouvée dans les arrondissements », explique Éric Duchemin, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM et directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine.

     

    Dès lors, l’agriculture urbaine est soumise à un développement à géométrie variable. Des arrondissements sont plus proactifs que d’autres. Le maire de Rosemont–La Petite-Patrie, François Croteau, résolument engagé dans cette voie, en fait un de ses chevaux de bataille.

     

    L’an dernier, son arrondissement a autorisé les citoyens à aménager des potagers sur le domaine public et dans les saillies de trottoir. L’administration du maire Croteau a aussi favorisé l’installation d’un poulailler à vocation communautaire au centre communautaire la Maisonnette des parents. Le maire dit même souhaiter que les moutons et les chèvres puissent être utilisés pour tondre les pelouses sur les terrains publics et les parcs, comme cela se fait dans certaines villes américaines et britanniques.

     

    « On dirait que Montréal est assise entre deux chaises. C’est peut-être sa structure municipale complexe, avec ses 19 arrondissements, qui fait en sorte que c’est difficile, avance Éric Duchemin. Dans d’autres villes, l’agriculture urbaine est très axée sur la création d’emplois, l’innovation, les fermes sur les toits avec des objectifs de justice alimentaire et sociale et de réappropriation de l’espace. »

     

    Responsabilité partagée

     

    En 2012, une pétition de 29 068 citoyens avait forcé la Ville à tenir une consultation sur l’agriculture urbaine. Devant l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM), des citoyens et groupes engagés avaient signalé l’absence d’un interlocuteur municipal en matière d’agriculture urbaine.

     

    Le porteur du dossier au comité exécutif de la Ville, Réal Ménard, reconnaît que l’agriculture urbaine constitue une responsabilité partagée entre la ville centre et les arrondissements, ces derniers étant responsables des règlements de zonage. Cette situation n’est pas près de changer.

     

    « 42 % des Montréalais pratiquent l’agriculture urbaine. On sait que ça va être un dossier pour lequel on va constamment faire l’objet de demandes parce que ça fait partie du vivre-ensemble à Montréal. On va accorder beaucoup d’importance, dans les prochaines années, à ces réalités, promet M. Ménard. Mais sur le plan de la gouvernance, on ne pense pas adopter un règlement qui déterminera une seule façon d’intervenir en agriculture urbaine. Le centre de responsabilité principale va demeurer aux arrondissements. »

     

    M. Ménard, qui insiste sur le « parti pris favorable » de l’administration Coderre à l’égard de l’agriculture urbaine, fait néanmoins valoir qu’à la suite de la consultation de l’OCPM, un comité de travail regroupant 25 personnes, dont des fonctionnaires de la Ville et des experts, a été formé et se rencontre de façon régulière pour conseiller l’administration sur les orientations à privilégier. L’agriculture urbaine, qui a été confiée à une chef de division, relève de la direction générale, ajoute-t-il.

     

    Effervescence

     

    Plusieurs projets sont en voie de réalisation. Mercredi, le comité exécutif de la Ville a approuvé un règlement d’emprunt de 21 millions de dollars pour ressusciter la ferme Angrignon et y implanter un pôle d’agriculture urbaine. L’expansion de la ferme expérimentale au parc du Bois-de-la-Roche est aussi prévue.

     

    D’autres projets, issus du milieu communautaire ou d’entreprises, verront aussi le jour au cours des prochains mois. Jean-Philippe Vermette, cofondateur de l’École d’agriculture urbaine, évoque le projet de la Ferme des faubourgs qui, pour le 375e anniversaire de Montréal, entend produire 15 tonnes de fruits et légumes « à l’ombre des gratte-ciel » dans l’arrondissement de Ville-Marie.

     

    Dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, une jeune entreprise se lancera en avril dans la production de champignons. Installée dans un entrepôt de 4600 pieds carrés de la rue Moreau, la champignonnière Blanc de gris projette de produire 20 tonnes de pleurotes annuellement. « L’idée de départ, c’est utiliser des matières organiques qui sont générées dans la ville pour produire de la nourriture qui va être consommée dans la ville aussi, sur le modèle de l’économie circulaire », explique la cofondatrice de l’entreprise, Dominique Lynch-Gauthier.

     

    Les projets ne manquent pas, mais parfois, les obstacles inattendus surgissent. Dans l’arrondissement de Saint-Laurent, la coopérative les Serres du dos blanc, qui souhaitait se lancer dans la production agricole en 2013, a vu son projet bloqué, non pas à cause des autorités municipales, mais plutôt en raison des réticences exprimées par l’établissement d’enseignement qui devait accueillir les serres. Les négociations se poursuivent, assure-t-on à l’arrondissement.

     

    Éric Duchemin croit que Montréal devrait créer un bureau semblable à celui de Design Montréal pour l’agriculture urbaine. Elle pourrait aussi miser sur les outils numériques afin de se tailler une place de chef de file en la matière. Il cite le cas du portail d’Agriculture urbaine Montréal qu’il gère et que d’autres villes dans le monde comptent adopter. « Il a aussi l’entreprise Alvéole qui a créé une application sur la gestion des ruchers avec le potentiel mellifère. Cet outil n’est pas parfait, mais ça pourrait être intéressant pour d’autres villes », explique-t-il.

     

    « Il y a plein d’espaces à Montréal pour faire de l’agriculture urbaine », lance M. Duchemin en évoquant le site de l’ancien hippodrome et la carrière Francon. « Quelque part, l’agriculture urbaine est dans l’ADN de Montréal. »













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