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    Vivre sa paternité dans la dignité

    11 mars 2015 | Jean-Philippe Pleau - Sociologue et père de deux filles (cinq ans et sept ans) | Actualités en société

    Le rôle du père a beaucoup changé depuis 40 ans au Québec. Cela est un joli progrès que l’on doit en bonne partie au féminisme, au désir des pères de briser la reproduction sociale du type « homme pourvoyeur-père absent » et également, depuis quelques années, à une volonté politique qui s’est cristallisée dans la mise en place d’un congé de paternité digne de ce nom, bien que bonifiable encore.

     

    Il y a 10 ans, je terminais des études de maîtrise en sociologie à l’Université Laval en rédigeant un mémoire sur la conciliation travail-famille des jeunes pères intitulé Services manquants, pères manqués ? La question de recherche était fort simple : les services offerts aux parents, ainsi que leur déploiement dans la société québécoise, permettent-ils aux pères de s’y reconnaître ? À l’époque, j’en étais arrivé à la conclusion que cela n’était pas possible. Ou si peu.

     

    Un exemple qui m’avait frappé était celui des centres de services de natalité et de périnatalité destinés aux parents, dont l’un des plus gros était situé dans la ville de Québec et portait l’appellation suivante : Le Centre mère-enfant. En 2015, ce centre de services familiaux et parentaux porte encore et toujours ce nom. La description qu’on en fait sur le site Internet de l’organisme est la suivante : « Le Centre mère-enfant Soleil (CMES), implanté au Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL), regroupe sous un même toit la majorité des spécialistes de la région de Québec qui se consacrent aux soins des nouveau-nés et de leurs mères, des enfants ainsi que des futures mamans de la ville, de la région de Québec et de l’Est-du-Québec. »

     

    Or, bien que cela semble être le cas considérant l’appellation de l’organisme et la description qu’on en fait, il ne s’agit pas, on l’aura compris, d’un centre de services de natalité et périnatalité destinés aux mères célibataires. Pourquoi ne pas affubler alors cette structure d’un nom adéquat, correspondant aux services qu’elle offre et aux destinataires de ces services ? En ce sens, le Centre parents-enfants représenterait, certes, un choix plus cohérent.

     

    Le pouvoir des mots

     

    Les mots ne sont jamais que des mots. Ils ont un pouvoir, ils sont un pouvoir. J’en prends pour preuve une activité s’étant déroulée récemment dans le gymnase de l’école de mes filles, une école de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Comme c’était le cas dans plusieurs établissements de la région montréalaise, la célébration de la fête des 100 premiers jours de la maternelle s’y déroulait ces jours-ci.

     

    Alors que l’activité tirait à sa fin, une enseignante s’est adressée à tous les enfants réunis dans le gymnase de la manière suivante : « Je demande à ceux dont la maman n’est pas ici de lever la main. Ceux dont la maman n’est pas venue aujourd’hui, vous allez retourner au service de garde et si votre maman est là, vous pouvez partir avec elle. »

     

    Le nombre de mères et de pères réunis cette journée-là dans le gymnase était — en l’estimant le plus honnêtement possible — sensiblement le même. Comme je le fais régulièrement depuis trois ans lors d’événements du genre à l’école de mes enfants, j’ai levé la main, signalé poliment que nous étions de nombreux papas sur place et suggéré qu’il serait préférable d’ajuster le discours de manière à ce qu’il reflète la réalité. Cela m’a valu un roulement des yeux de la professeure. Soit.

     

    Mais au même moment, un petit garçon de la maternelle, perplexe, leva la main et demanda : « Moi, c’est mon papa qui est ici, qu’est-ce que je fais ? » Cela n’est pas anodin. Ce petit être se demandait donc ce qu’il devait faire, étant donné que c’était son papa qui assistait à l’activité et non pas sa maman.

     

    On le sait, la construction sociale des genres est un processus qui s’amorce très tôt et conséquemment, il est fort probable que dans le cerveau de cet enfant se soit encodée, se soit « reproduite socialement » dirait Pierre Bourdieu, l’information suivante : aux yeux de l’école, un agent de socialisation fort significatif, le parent qui devait d’assister à ce type d’activité était la mère.

     

    De surcroît, dans la classe de maternelle de ma fille, il y a un élève vivant dans une famille homoparentale masculine. La probabilité est donc très grande que cet enfant ne s’y retrouve pas lorsque, pour lui communiquer de l’information concernant les parents, le personnel de l’école fait exclusivement référence aux mamans.

     

    Bref, s’il n’est pas rare d’entendre que les pères doivent s’impliquer davantage, ce qui est juste d’ailleurs puisque le progrès n’est pas achevé en ce sens, encore faudrait-il, lorsqu’ils le font, qu’on leur offre une reconnaissance sociale adéquate et que les services et les discours ne donnent pas l’impression de ne pas leur être destinés ou encore, de ne pas les inclure. Il en va de la possibilité de vivre sa paternité dans la dignité.













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