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    La vie au-delà du mur Facebook

    Selon le CEFRIO, 50 % des utilisateurs ne peuvent passer 24 heures sans visiter Facebook.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Selon le CEFRIO, 50 % des utilisateurs ne peuvent passer 24 heures sans visiter Facebook.
    Dans le grand calendrier des journées mondiales, le 28 février est désormais celle dédiée à la vie, pendant 24 heures, « sans Facebook », ce réseau social épidémique fréquenté par plus de 70 % des internautes québécois. Une occasion de se demander si, désormais, l’humain peut réellement exister lorsqu’il est loin de ce redoutable outil d’échange.


    La perception laisse perplexe. Dans plusieurs pays du monde, le citoyen ordinaire ne semble plus être capable de faire la différence entre l’Internet et Facebook, l’un s’étant désormais fondu dans l’autre. « Les gens sont confus », a expliqué il y a quelques semaines, lors du sommet économique de Davos, Sheryl Sandberg, grande patronne des opérations de l’empire Zuckerberg. « Pour eux, Facebook [ce service de socialisation] et l’Internet [le vaste réseau d’échange d’informations sur lequel Facebook, mais également bien d’autres choses existent], c’est la même chose. »

     

    Pour démontrer l’hégémonie de son réseau, 10 ans après son apparition dans les univers numériques, l’anecdote ne pouvait pas être mieux choisie. « Ne plus penser que l’on est sur Internet, lorqu’on est sur Facebook, c’est finalement admettre que Facebook est bel et bien devenu une chose terriblement normale dans nos vies, résume Jonathan Roberge, titulaire de la Chaire de recherche sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). C’est ancré dans nos habitudes de vie au point de nous faire perdre de vue les repères plus larges qui sont autour. »

     

    Incontournable ? C’est certainement ce que cet outil de communication et de socialisation est en train de devenir, dans les pays développés du moins. À l’échelle mondiale, un cinquième de la population a dématérialisé une partie de son existence là-dessus, indique le rapport annuel de Facebook dévoilé en janvier dernier. Au Québec, c’est bien plus : 70 % des internautes ont répondu à l’appel de cette socialisation à grands coups de « j’aime » et de microcommentaires versés sur une base quotidienne par les quelque 50 % des abonnés qui ne peuvent passer plus de 24 heures sans s’y rendre, selon les récentes données du CEFRIO.

     

    Dans la marge

     

    Socialiser en format numérique pour exister : la pratique revêt désormais un « aspect normatif », dit M. Roberge qui admet que, ne pas avoir une présence en ces lieux aujourd’hui relève d’une « volonté d’affirmer une différence », une « certaine marginalité », dit-il. Avec à la clef, une question : à la longue, ces exclus volontaires ou pas pourraient-ils ne plus exister ?

     

    « Le lien est amusant à faire, mais il faut résister à ce genre de sophisme, lance à l’autre bout du fil le philosophe Benoît Castelnerac, qui enseigne à l’Université de Sherbrooke. Ce n’est pas parce que l’on ne se trouve pas à l’endroit où tout le monde semble avoir établi sa communication que l’on disparaît. La simple conscience de son existence suffit pour exister. Mais à une époque où l’on confond le fait d’exister avec celui de communiquer, il est possible de l’oublier. »

     

    Pour le réalisateur et comédien Simon-Olivier Fecteau, adepte de ce réseau et fin observateur des codes culturels qui viennent désormais avec, « on peut exister uniquement dans le réel (il a fait ses preuves après tout), dit-il, mais il faut être conscient que ce faisant, on néglige un autre monde tout aussi grand, avec ses propres règles et ses opportunités ». Avec un double risque toutefois: passer à côté d’une part de cette humanité qui a décidé de placer une partie de son intimité, de tracer du coup « les nouveaux contours du social et de l’amitié », souligne M. Roberge, ou se faire absorber par un réseau mis au monde par une entreprise américaine de la Silicone Valley cotée en Bourse, et dont les ambitions commerciales de moins en moins cachées tendent à pervertir un brin les échanges tout en teintant le rapport à l’autre et au monde.

     

    « Le relais de cette nouvelle forme de communication, de socialisation, est aussi le filtre [avec ces algorithmes qui permettent de tisser des liens, à fabriquer et à diriger la compréhension du monde, à lui donner du sens], ajoute-t-il. Un filtre d’autant plus efficace qu’avec sa mécanique effacée, on finit par ne plus le voir », à moins, bien sûr, d’être le dramaturge Olivier Choinière, auteur caustique et lucide sur son présent.

     

    Il y a quelques années, l’homme de théâtre s’est donné en effet la mort, virtuellement s’entend, sur Facebook, en évacuant les lieux. « Depuis, je ne m’en porte pas plus mal, explique-t-il. On n’existe pas sur Facebook. Facebook n’offre pas d’occasion d’existence, c’est-à-dire le simple fait d’être. Sur Facebook, on a (cruellement) besoin du regard et de l’approbation des autres. Cette existence, si elle en est une, passe par l’autre, dans une sorte de relation de dépendance affective assez pathétique » qui finirait même, paradoxalement, par menacer de disparition, dans un paradoxe évident, celui qui s’y adonne.

     

    Se vider par le canal

     

    Socialiser sur Facebook, non pas pour exister, mais pour disparaître : Benoît Castelnerac, également membre de la Société de philosophie de Sherbrooke, croit la chose possible. « Une personne qui communique avec frénésie, qui parle tout le temps sur ces réseaux, existe-t-elle vraiment ? Ne démontre-t-elle pas le vide de son existence ? demande-t-il. Parfois, l’importance de la communication devient si forte qu’elle peut amener une personne à se vider par le canal de communication qu’elle utilise. »

     

    La critique est connue, largement fréquentée aussi par les pourfendeurs de ce réseau qui, selon M. Roberge, n’ont guère de chance avec ce genre d’arguments d’induire le début du commencement d’une débâcle des usagers de Facebook. « Le réseau est moins narcissique qu’avant, dit-il. Il y a toujours des bêtises qui y circulent, mais on sent aussi une certaine maturation. »

     

    Dans ce contexte, une journée mondiale sans Facebook peut-elle donner quelque chose ? « Le geste est beau, dit-il. Ça donne l’impression d’une brisure symbolique. Et c’est sans doute plus important que le résultat. »













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