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    L’art du mentir vrai

    Grandeurs et misères de la communication politique au Québec

    28 février 2015 | Le Devoir - Propos recueillis par Stéphane Baillargeon | Actualités en société
    Lucien Bouchard s’est toujours fié à son instinct pour communiquer avec la population.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lucien Bouchard s’est toujours fié à son instinct pour communiquer avec la population.
    Thierry Giasson est professeur au Département de science politique de l’Université Laval. Chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique, il vient de codiriger avec Alex Marland et Tamara Small la somme Political Communication in Canada : Meet the Press and Tweet the Rest (UBC Press).


    Qu’est-ce que la communication politique ?

    La communication politique désigne l’ensemble des processus qui véhiculent les discours politiques. On parle bien des discours : celui des acteurs institutionnels (le gouvernement, les partis, les groupes d’intérêts), celui des médias et celui des citoyens et de la société civile. Toutes ces formes entrent dans le giron de la communication politique.

    Le discours politique n’est pas seulement au cœur du système : il est le système. La politique se communique. Le discours est le vecteur des idées et des projets, des valeurs et des idéologies. La démocratie exige particulièrement la communication politique de plusieurs sources. Une littérature foisonnante fait de l’existence d’un système de communication ouvert, où la délibération demeure possible, la condition sine qua non pour caractériser un système démocratique.

    Pourtant, le discours politique est orienté, formaté, manipulé, notamment par des experts de la communication politique. Est-ce un déni de démocratie ?

    D’autres chercheurs, développant une approche plus critique, parlent d’opinions manipulées. Ce n’est pas mon ancrage théorique. Je suis dans une perspective plus libérale des théories de la communication politique. Je ne parle pas de manipulation, mais de préparation du discours.

    Je ne suis pas de ceux qui posent que les politiciens sont des manipulateurs. Ils sont dans une démarche persuasive. Ce qui n’exclut pas un travail de préparation et de formatage. Il y a bien sûr une gestion et même un contrôle de la communication politique.

    Parlons-en. Qu’observez-vous dans le discours actuel du gouvernement du Québec ?

     

    Le gouvernement est très prudent. Pendant l’élection, les libéraux ont promis de devenir « les plus transparents », « les plus ouverts ». Depuis qu’ils sont revenus au pouvoir, ils balisent au maximum la communication parce qu’au fond, ils appliquent une politique pour laquelle ils n’ont pas été élus.

     

    Les libéraux n’ont pas dit, pendant la dernière campagne électorale, qu’ils allaient procéder à une révision aussi en profondeur des programmes et des finances. Il y a donc un travail de persuasion à faire — ils diront un travail d’éducation.

     

    Ce qui se traduit comment concrètement ?

     

    Ça se traduit, par exemple, par des lignes de presse, par des formules toutes faites répétées constamment, par un contrôle des entrevues accordées ou refusées, par un vocabulaire également. Le gouvernement ne veut pas parler d’austérité. Il privilégie d’autres termes, martelés, la « rigueur budgétaire » par exemple.

     

    Ce qui se passe actuellement au gouvernement du Québec, c’est aussi un exercice de centralisation et de politisation du discours, et donc de contrôle de la communication politique. Le gouvernement peut présenter ce contrôle comme de la gestion plus efficiente des finances publiques : c’est un peu de la foutaise. Dans les faits, il ramène les prérogatives de prise de décision dans le giron du premier ministre.

     

    Et ça fonctionne ?

     

    Bien sûr que non. Le gouvernement a de la difficulté à convaincre. Les libéraux ont été élus avec 40 % des voix. Ce qui laisse, en partant, 60 % des électeurs contre eux. Et parmi leurs électeurs, un certain nombre n’avaient pas compris que le gouvernement s’engagerait dans cette voie. Ils disent devoir composer avec l’héritage des péquistes, mais le PQ a été au pouvoir pendant 14 mois et n’a donc pas pu renverser à ce point la situation économique du Québec. Ainsi, on nous convie à un exercice parabolique et télescopique dans la compréhension de la situation. Mais ça ne fonctionne pas.

     

    Les opposants ont-ils plus de succès avec leur propre discours politique ?

     

    On parle de cadrage et de contrecadrage. Le gouvernement veut imposer un cadre d’interprétation. Il nous dit qu’il faut équilibrer les finances, que l’avenir des programmes sociaux en dépend. Le contrediscours, celui des syndicats, des groupes d’intérêts, des associations diverses, pose que ce discours ne se justifie pas.

    Ce contrecadrage appelle un chat un chat et reproche au gouvernement d’appeler un chat un chien. Et le gouvernement le reconnaît en disant qu’il préfère effectivement ne pas parler d’austérité. Ce qui n’est pas particulièrement brillant d’un point de vue de communication. Le jupon stratégique dépasse.

     

    La communication politique dérape aussi sur des sujets périphériques, par exemple avec les déclarations de l’ex-ministre de l’Éducation Yves Bolduc sur la fouille à nu d’une élève. Ces failles portent-elles moins à conséquence dans le contexte ?

     

    Ces dérapages détournent l’attention du message principal. Yves Bolduc a commis des impairs communicationnels à la vitesse grand V. D’autres ministres ont multiplié les faux pas et le premier ministre lui-même s’est empêtré dans un imbroglio terminologique pour distinguer le radicalisme et l’intégrisme. Il ne faut pas faire ça. Une des raisons d’être de la communication politique, c’est de faire oeuvre pédagogique. Les politiciens doivent expliquer les décisions qu’ils mènent et qu’ils veulent mener.

     

    Alors, pourquoi ne le font-ils pas ? Nos politiciens sont mal entourés, mal préparés ?

     

    Philippe Couillard n’est pas un politicien de carrière. Et c’est une des raisons pour lesquelles il a été élu. Yves Bolduc non plus, n’est pas un politicien de carrière. Ce n’est pas du tout un tribun. Or les élus doivent fonctionner à l’intérieur d’un espace hypermédiatisé. Les médias surveillent tout et la politique est un des secteurs les plus couverts médiatiquement.

     

    Quand on est médecin, normalement, on ne vit pas sous la loupe des médias, à moins d’être président de sa fédération professionnelle, comme le Dr Barrette, qui a été formé là, peut-être même avec des spécialistes des communications. Mon université offre ce genre de formation. Ça s’apprend, même si pour certains c’est plus difficile à intégrer.

    Pour qui ? Quels sont les genres notoires de communicateurs politiques ?

    Il y a des tribuns exceptionnels, comme Barack Obama ou Lucien Bouchard. Lucien Bouchard gagnait les élections pour le PQ. Il maîtrise parfaitement le discours politique. En plus, c’est un rigoriste, rigoureux, presque ascète, très moral.

    Les politiciens qui s’inscrivent dans un registre plus populiste, comme les maires Coderre ou Labeaume, semblent mieux réussir à communiquer leur message. Jean Chrétien était fait du même bois, le bois du parler vrai. Il y a du stratégique derrière ça, évidemment : ces politiciens adaptent leurs discours aux différents publics. En plus, ces personnalités extraverties ne souffrent pas de l’hypermédiatisation. À l’opposé, des gens plus introvertis, comme Stéphane Dion, Stephen Harper ou Yves Bolduc, ont plus de difficulté à fonctionner sous la loupe des médias. Il faut donc davantage les encadrer et limiter leurs interactions avec les gens et les médias.

    Comment jugez-vous le travail des médias ? Sont-ils trop intrusifs ?

    Nous vivons dans un monde hypermédiatisé, mais aussi en hyperréactivité. Il n’y a plus de temps morts maintenant. La déclaration gauche, l’erreur langagière, la petite phrase sont reproduites immédiatement. Mais les médias ne font que leur travail. Ils ont à relayer l’opinion des acteurs politiques et une de leurs principales tâches leur demande d’informer les gens de ce qui se passe dans l’espace politique, comme des sentinelles. Le citoyen « normal » obtient de l’information politique par les médias.













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