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    Une lutte, des intérêts divergents

    «Les conditions de la mobilisation ne sont plus les mêmes, y compris pour les étudiants»

    14 février 2015 | Le Devoir - Propos recueillis par Stéphane Baillargeon | Actualités en société
    Les objets de contestation sont différents selon les catégories de personnes. Par exemple, les employés municipaux protestent contre la hausse des taux de cotisation à leurs fonds de retraite.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les objets de contestation sont différents selon les catégories de personnes. Par exemple, les employés municipaux protestent contre la hausse des taux de cotisation à leurs fonds de retraite.

    Simon Langlois est professeur titulaire et directeur du Département de sociologie de l’Université Laval. Il se spécialise dans les études de la stratification, de la consommation de masse et du changement social. Il tient le blogue Regards sur la société sur le site Contact de l’Université Laval.​

    Comment se mesurent les inégalités socioéconomiques dans nos sociétés ? Et comment se compare le Québec ?

     

    On distingue inégalités et polarisation. La mesure classique pour voir l’évolution des inégalités dans le temps et faire les comparaisons internationales (ou entre provinces) est le coefficient de Gini (mais il existe d’autres mesures). Cette mesure montre que les inégalités sont moindres au Canada qu’aux États-Unis, et moindres au Québec qu’ailleurs au Canada. Le Gini indique que les inégalités sont en hausse au Québec et dans les sociétés développées en général. Il ne permet pas de voir clairement quels groupes sont perdants par rapport à d’autres.

     

    Les coefficients de Gini des revenus disponibles (totaux après impôts et transferts) sont plus bas que ceux qui caractérisent les revenus de marché (market income), ce qui montre que l’État providence continue de fonctionner, d’avoir un effet égalisateur. Par contre, l’action de l’État ne permet plus de réduire tendanciellement les inégalités comme il l’a fait pendant trente ans. Son intervention tend tout au plus à neutraliser (mais de plus en plus mal) la hausse des inégalités attribuables aux revenus de marché, mais aussi aux revenus perçus par des ménages aux nouvelles caractéristiques. Les doubles revenus élevés dus à l’homogamie des statuts sociaux, par exemple : les professionnels et les diplômés du post-secondaire se marient entre eux, d’où les revenus plus élevés de ces ménages qui les éloignent des autres…

     

    La mesure de la polarisation permet de situer les groupes par rapport à d’autres. La taille de la classe moyenne est-elle en baisse ?

     

    Au Québec et au Canada, la taille de la classe moyenne régresse si on se fie seulement aux revenus de marché. Par contre, elle se maintient tout juste si on tient compte des revenus disponibles totaux (donc après impôts et transferts) et surtout si on considère les revenus pondérés afin de prendre en compte la taille des ménages. La taille des classes moyennes ne régresse pas parce qu’elle bénéficie des aides étatiques (crédits d’impôt et autres mesures), ce qui est moins le cas aux États-Unis, où elles sont en difficulté.

     

    Afin de caractériser la place de la classe moyenne dans la société, on prend la médiane des revenus — différents types : revenus de marché, revenus totaux, revenus disponibles, revenus pondérés par unité — et on fixe deux intervalles : 75 % de la médiane pour la frontière inférieure et 150 % pour la frontière supérieure. Les ménages qui gagnent un revenu quelconque se situant entre ces frontières sont réputés appartenir à la classe moyenne. On a les faibles revenus en bas de ce 75 % et les ménages favorisés au-delà du 150 %.

     

    Est-ce une classe, une strate ou une couche sociale ? Quel terme préférez-vous ?

     

    Ce qui frappe, c’est la diversité de situations. Les classes sociales assez définies d’autrefois (classe ouvrière, cols blancs, fonctionnaires, etc.) ne le sont plus aussi nettement. Les sociologues parlent de constellations nébuleuses, de nouvelles hiérarchies de statuts sociaux par ailleurs diversifiés. Le vocabulaire a changé parce que la réalité sociale a changé.

     

    Le travail (salarié ou autonome) ne suffit plus à définir seul la place occupée dans la société (le statut). Il faut aussi considérer le type de ménage (monoparental, personne vivant seule, double revenu, etc.) ainsi que le rôle accru de l’épargne personnelle (les prévoyants qui ont garni leurs REER) et des régimes de retraite. Ainsi, le patrimoine et les héritages sont appelés à jouer un rôle plus important dans le statut socioéconomique. Certains types de retraités s’en tireront mieux que d’autres : policiers, employés d’Hydro, professeurs, professionnels, employés de la fonction publique, etc.

     

    Y a-t-il plus de ménages à faibles revenus ?

     

    Oui. D’après la mesure du panier de consommation (l’indice MPC qui mesure la faiblesse du revenu), le taux de faible revenu a baissé au Québec de 11,6 % en 2000 à 7,9 % en 2007, mais la baisse s’est arrêtée et le taux est remonté à environ 10 % ces dernières années. Par ailleurs, la gravité de la pauvreté augmente chez les personnes pauvres. On parle beaucoup de l’austérité qui frappe les groupes de travailleurs ou les régions, mais moins de la pauvreté. C’est la grande oubliée dans les débats actuels.

     

    Les inégalités sont-elles aussi un effet de génération ?

     

    Moins au Québec (qu’en France par exemple). On observe aussi un important rattrapage chez les 35-45 ans qui ont été victimes de déclassement il y a 15 ans. Pour eux, l’effet de génération est en train de se corriger. Le marché du travail paraît plus facile d’accès aujourd’hui pour les jeunes, mais à condition d’avoir la formation requise et d’être dans de bons secteurs.

     

    On entend que les inégalités sont revenues aux niveaux des années 1920, avec de très, très riches d’un côté (le 1 %) et une masse appauvrie de l’autre. Qu’en pensez-vous ?

     

    C’est très exagéré. La population est plus scolarisée, la société est plus développée et l’État providence protège davantage. La comparaison avec les années 1920 ne tient pas la route pour l’ensemble de la population, qui s’en tire mieux que celui de ces années noires de crise (1929…). Par contre, la concentration de l’épargne et le détachement du 1 % supérieur rappellent des traits de cette époque. C’est l’élite qui se détache du reste, notamment des classes moyennes dont on a parlé.

     

    La contestation gronde. Un printemps chaud se prépare. En même temps, dans les circonstances où l’élite se détache, pourquoi les plus démunis ne se révoltent-ils pas tandis que la classe moyenne conteste ?

     

    C’est normal : les pauvres et les petits salariés sont en mode survie. Les pauvres ne font pas la révolution. En ce moment, ce sont les groupes plus favorisés qui protestent : les médecins et les employés municipaux par exemple, mais aussi les étudiants qui, pour la plupart, seront les favorisés de demain avec leurs diplômes.

     

    C’est un paradoxe de Tocqueville bien connu. « La passion du bien-être matériel est essentiellement une passion de classe moyenne ; elle grandit et s’étend avec cette classe ; elle devient prépondérante avec elle », écrit-il dans De la démocratie en Amérique. Par contre, en bon sociologue, Tocqueville avait aussi bien perçu l’envers de la médaille, l’effet inattendu de cette quête du bonheur matériel, tant sur le plan individuel (il doutait que cette quête de biens matériels puisse réellement apporter le bonheur, alimentant plutôt la croissance des attentes) que sur le plan collectif (la poursuite de gains matériels individuels toujours plus étendue menaçant la cohésion sociale, dirions-nous à notre époque).

     

    Alors, selon vous, se dirige-t-on vers un nouveau printemps érable ?

     

    L’alliance durable entre médecins, pompiers, fonctionnaires municipaux et étudiants est peu probable, car les intérêts sont trop divergents. Les étudiants formaient un groupe homogène avec une forte raison de sortir dans la rue : une importante hausse des droits de scolarité.

     

    Les conditions de la mobilisation ne sont plus les mêmes, y compris pour les étudiants. Difficile de mobiliser « contre la rigueur » de manière aussi efficace qu’en 2012, alors que l’objet de la contestation était concret et bien identifiable, chiffrable en dollars.

     

    Les objets de contestation sont aussi différents selon les catégories de personnes. Les médecins contestent l’organisation du travail (et non leurs revenus déjà élevés…) ; les régions en ont contre la réorganisation des structures d’aide aux régions et la trop forte centralisation des nouveaux programmes qui seront annoncés ; les employés municipaux protestent contre la hausse des taux de cotisation à leurs fonds de retraite ; les étudiants s’élèvent contre le « sous-financement de l’éducation » (moins mobilisateur que la hausse des droits de scolarité…).

     

    Bref, l’austérité a un visage différent dans les divers groupes de la société.

     

    Et à plus long terme alors ? Entrons-nous en crise et en compressions permanentes ?

     

    Nous sommes entrés dans une période de croissance économique plus faible sur le long terme, avec une croissance moins rapide des revenus de l’État, contrairement à ce qu’on a connu dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’endettement élevé des États rend plus difficiles le recours à l’emprunt et la croissance des dettes publiques. Déjà, la part des intérêts à payer est élevée, et l’endettement a un impact générationnel important.

     

    Ensuite, les besoins augmentent partout : les infrastructures construites dans le dernier tiers du XXe siècle ont vieilli, et il faut réparer les écoles, les édifices publics, les routes, etc. Les investissements publics qui ont contribué à la croissance continue des années 1950 à 1970 ont atteint la limite de leur durée de vie ou nécessitent des travaux majeurs. Le vieillissement de la population change la nature des besoins et aura un impact : diminution des travailleurs actifs dans la population et hausse des besoins propres à une population vieillissante…

     

    Est-il encore possible d’envisager des réformes profondes ?

     

    Il est compréhensible de revoir les façons de faire et de financer les besoins collectifs. Tous les trente ou quarante ans, il faut repenser la manière de faire les choses collectivement, revoir les choix de société du passé et inventer de nouvelles solutions pour des problèmes nouveaux. C’est ce qui est en cours en ce moment (au Québec, en Europe…) et ce qu’il est nécessaire de faire, car le monde a changé. Il faut dépasser ce que j’appellerais la critique convenue de l’austérité d’un côté ainsi que les solutions autoritaires de l’autre afin d’aborder les vraies questions et les vrais enjeux que soulèvent les défis contemporains.

     

    Lesquels ? En quels termes se posent les problèmes actuels de la société québécoise ? Et qu’en est-il de l’austérité dans ce large contexte ?

     

    Voici quelques questions fondamentales. Comment réorganiser les services publics en éducation et en santé dans ce monde changeant ? Quels équilibres nouveaux faut-il établir entre les grandes missions de l’État : tout donner à la santé ? Quelle part accorder aux jeunes étudiants du post-secondaire qui seront l’élite de demain et les travailleurs les mieux payés ? Comment contrer la pauvreté ? Comment conserver l’équilibre entre les générations, l’équilibre entre les régions et les grands centres ?

     

    Bref, à trop mettre l’accent sur la critique de l’austérité, on risque de passer à côté de grandes questions ayant une portée plus large. Il faut désormais dépasser le langage de la préservation des acquis et inventer de nouvelles solutions. Or cela doit se faire dans la concertation, le débat public, et non par l’imposition de solutions top down, comme la pratique le ministre [de la Santé Gaétan] Barrette, qui a tendance à aller trop vite.

     

    Les changements dont on a parlé exigent un discours nouveau qui dépasse celui « de la préservation des acquis », d’un côté, mais qui appelle aussi moins d’improvisation et de précipitation de la part des pouvoirs en place, de l’autre.













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