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    L’ex-felquiste Francis Simard est décédé

    Figure emblématique du Québec révolutionnaire des années 1960, l’ancien felquiste Francis Simard est décédé à l’âge de 67 ans. Il a joué un rôle de premier plan dans la Crise d’octobre 1970, tout en plaidant tout au long de sa vie en faveur de profonds changements qu’il souhaitait voir s’opérer dans sa société.

     

    Membre de la cellule Chénier du Front de libération du Québec, Francis Simard est passé à l’histoire comme un des responsables de l’enlèvement et de la mort du ministre Pierre Laporte survenue le 17 octobre 1970. Une autre cellule du FLQ avait enlevé le 5 octobre James Richard Cross, un attaché commercial britannique. Devant le fiasco que risquait de devenir cette action menée sans coordination, la cellule Chénier, composée des frères Paul et Jacques Rose, de Bernard Lortie et de Francis Simard, avait décidé d’agir à son tour. Nombre d’actions du même genre sont alors conduites de par le monde par différents groupes de la même trempe.

     

    Né en 1947 à Val-Paradis en Abitibi, Francis Simard appartient à une famille qui goûte les désastres de la colonisation amorcée là-bas dans l’entre-deux-guerres. La famille revient à Montréal et s’installe à Ville Jacques-Cartier, aujourd’hui annexée à Longueuil. Véritable bidonville, cette municipalité est décrite par plusieurs comme un lieu où la misère s’avance sur les traces du malheur.

     

    Le jeune Simard milite au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), un groupe de pression indépendantiste qui devient un parti en 1964. Mais il est de ceux qui considèrent que l’action politique dans des officines tarde trop à donner des résultats concrets. Il participe à l’organisation de manifestations puis favorise une action souterraine en accord avec ses visées de progrès social. « J’avais lu.La mort du Che m’avait touché, comme d’autres choses. »

     

    Influence

     

    « Francis Simard est un homme dangereux », dira de lui son ami cinéaste Pierre Falardeau, qui le considérait comme un frère et recommandait à tous de l’écouter. Pour Falardeau comme pour d’autres, Francis Simard était d’abord et avant tout un intellectuel. En histoire canadienne notamment, peu d’hommes possédaient une connaissance aussi riche et soutenue que la sienne. Sa bibliothèque était remarquable et il ne lui rebutait pas de mener de patientes recherches aux archives afin d’éclairer certains aspects de l’histoire de sa société.

     

    Pierre Falardeau s’est inspiré de l’histoire personnelle de Simard pour tourner Le party (1989). Le film raconte une évasion lors d’une fête dans un pénitencier. Octobre (1994), un autre film de Pierre Falardeau, raconte quant à lui les événements tragiques de la séquestration orchestrée par la cellule Chénier. Bien qu’il accordait toute sa confiance à Falardeau, il a toujours refusé de voir ce film.

     

    Durant son procès en 1971, il est notamment condamné à quatre outrages au tribunal coup sur coup. Calme, il affirme alors que son juge est ridicule. Il montre le poing au ciel au moment où débute son procès. Condamné à perpétuité, il est libéré sous condition en 1982. Il ne fera plus dès lors que de rares sorties publiques.

     

    Culture historique

     

    Son histoire personnelle, il l’a racontée dans Pour en finir avec Octobre. D’abord signé aussi par ses trois anciens camarades de la cellule Chénier, le livre sera réédité plusieurs fois sous son seul nom. Les fondements de l’autobiographie de Simard ont été discutés et remis en cause, notamment par certaines théories conspirationnistes, dont celles édifiées par Jacques Ferron, John Grube et Pierre Vallières, puis plus récemment par celle de l’écrivain Louis Hamelin. Simard regardait d’un oeil perplexe les complexes échafaudages intellectuels de ce dernier. Il trouvait navrant et « surtout très triste » qu’on puisse affirmer que le cours de l’histoire est déterminé en définitive par l’action de forces occultes qui échappent à la volonté et à l’action des individus.

     

    Il n’appréciait pas davantage ceux qui, dans leur volonté de rendre utile au présent des luttes sociales et politiques passées, transforment celles-ci en vignettes romantiques et édifiantes. En 2013, il avait jugé sévèrement La maison du pêcheur, le film d’Alain Chartrand consacré à un épisode gaspésien précédant le drame de l’automne 1970. « Un cinéaste a le droit de construire une fiction. Mais on ne peut pas prétendre en même temps servir l’histoire, comme le soutient pourtant le réalisateur du film, disait-il. […] Il ne faut pas surestimer la culture historique des gens, mais il ne faut pas non plus sous-estimer leur intelligence. Dans le fond, c’est la bêtise de ce film que j’haïs le plus. »

     

    Simard va accepter de collaborer à La Liberté en colère, un film de Jean-Daniel Lafond dans lequel on le voit assailli par la verve maîtrisée de Pierre Vallières. « La responsabilité du pouvoir, je ne la nierai jamais, dit Francis Simard. Mais je ne me sentirai jamais capable d’utiliser la responsabilité de l’autre bord pour diminuer la mienne, la nôtre. C’est sûr qu’il a voulu décapiter le mouvement indépendantiste, le mouvement de gauche qu’il y avait au Québec. Et effectivement, il l’a fait. Et nous autres, nous n’avons pas été capables de répondre à ça. » Francis Simard assumait entièrement ses gestes passés, sans pour autant considérer qu’il s’agissait dans l’absolu de ce qu’il aurait convenu de faire. Puis il ajoutait que tout le reste, « il allait mourir avec ».

     

    La nouvelle de son décès survenu le 10 janvier n’a été rendue publique par sa famille que le 14. Francis Simard n’était pas malade. Une rupture soudaine de l’aorte abdominale a causé sa mort alors qu’il se trouvait tout bonnement chez lui.

     

    En septembre 2013, dans un café de Montréal, nous avions passé tout un après-midi à discuter. Je lui avais demandé si tout n’avait pas changé aujourd’hui, me doutant de sa réponse. Elle avait été immédiate, sans appel : « Je crois que c’est encore pire aujourd’hui. Le ras-le-bol de ce temps-là, je crois que ça rejoint le printemps érable. Les gens qui tapaient sur leurs casseroles, ils avaient toutes sortes de bonnes raisons pour faire ça. » Puis il répétait, comme je l’avais entendu auparavant, qu’il n’avait pas souhaité « voir la vie en spectateur », en acheteur de billets de loterie, en consommateur passif lancé à bord d’un insignifiant téléroman sans commencement ni fin. Il avait à sa façon le sens de l’histoire.













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