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    «Nous avons franchi une limite»

    Le parallèle ne peut être établi qu’avec le nazisme, autre révolution hors norme, dit la professeure Catherine Saouter

    Une des nombreuses manifestations de solidarité avec Charlie Hebdo
    Photo: Éric Cabanis Agence France-Presse Une des nombreuses manifestations de solidarité avec Charlie Hebdo
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Le hasard, cette Providence des impies, a voulu que la traque des responsables de la tuerie de Charlie Hebdo se transporte d’abord à Villers-Cotterêts, en Picardie. La ville de naissance d’Alexandre Dumas est aussi celle où le roi François Ier a signé l’ordonnance de 1539 stipulant que les « quelzconques actes et exploictz de justice ou qui en dependent soient prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langage maternel françoys et non aultrement ». Autrement, c’est-à-dire en latin.

     

    Et alors ? Et alors, cet acte fondateur de la primauté et de l’exclusivité du français dans les documents officiels du royaume signale aussi la volonté d’unification nationale qui va s’amplifier jusqu’à nous, jusque dans la République où a eu lieu le massacre de la rue Nicolas-Appert.

     

    « Cet acte du début de l’unification par la langue fait partie de la construction des États modernes, explique la professeure Catherine Saouter de l’UQAM, qui souligne elle-même le symbolisme du sort. La langue, c’est le pays, comme le dit Saramago. C’est quand même incroyable que l’attentat contre Charlie Hebdo ait mené dans ce lieu, avec sa forte dimension symbolique qui n’est pas marquée par une mystique à la Jeanne d’Arc, mais par la rationalité dont est si fier l’Occident et qui est tellement détestée par les extrémistes religieux. »

     

    Spécialiste des images, Mme Saouter s’intéresse beaucoup à la photographie de guerre et aux dessins de presse. Pour elle, cependant, avec le massacre des journalistes, chroniqueurs et dessinateurs de Charlie Hebdo, quelque chose de plus essentiel encore que la liberté d’expression vient d’être attaqué. La rupture atteint le coeur du système démocratique, le fondement de la société et de l’humanité, doit-on dire.

     

    « On peut, on doit parler de la liberté de presse, mais j’ai l’impression que quelque chose de bien plus fondamental est atteint. Mon sentiment, c’est qu’on a franchi une limite et qu’on ne peut plus régler les problèmes qui surgissent avec les tenants et les aboutissants habituels. »

     

    Un changement de paradigme

     

    Cette position en dehors du système oblige donc à la juger avec de nouvelles balises conceptuelles. La professeure affirme d’ailleurs que le parallèle ne peut être établi qu’avec le nazisme, autre révolution hors norme.

     

    « Il faut considérer l’irrationalité absolue de ce qui se passe avec les djihadistes, dit-elle. On est en dehors des joutes politiques habituelles. Ces gens n’ont même aucune revendication spécifique, sinon délirantes. Ils sont en train de prendre en otage toute la planète et ils réussissent à le faire. Les nazis aussi étaient dans ce délire violent et destructeur et il n’y a eu qu’une seule solution, celle de la guerre classique, mais aussi celle de la seule et unique guerre juste du XXe siècle. »

     

    Quels sont alors les moyens pour lutter contre cette situation gravissime ? La guerre a échoué et on voit bien quel dégât elle a amplifié au Moyen-Orient. En fait, un siècle plus tard, le monde entier paye encore pour les néfastes conséquences dans cette région du monde de la Première Guerre mondiale.

     

    « On entend de manière vertueuse qu’il faut revendiquer la liberté d’expression. Je veux bien de ce consensus idéalisé et il faut défendre à tous crins cette liberté, mais nous sommes au-delà de ça. Nous avons affaire à des gens qui ne sont plus dans les règles du jeu. Ils s’en prennent d’ailleurs bien plus à leurs coreligionnaires. Les attaques contre l’Occident sont ponctuelles. Avec eux, il n’y a plus d’accord tacite sur ce que c’est qu’être humain sur cette terre. »

     

    Mais encore ? Que faire ? « Pour les solutions, je ne sais pas, répond franchement la professeure. Je ne suis pas stratège. Mais je sais que nous sommes face à un noeud extrêmement important qui demande aux stratèges et aux politiques de changer complètement de paradigme. En tout cas, nous n’arriverons à rien avec encore plus de drones. »

     

    Tuer «Charlie»

     

    L’irrationalité à l’oeuvre devient tout aussi manifeste dans le choix de la cible : au fond, Charlie Hebdo n’avait pas beaucoup d’impact comme phénomène franco-français, avec ses 30 000 exemplaires écoulés par numéro et sa situation au bord du gouffre financier. Seulement, c’était un symbole puissant, celui du fou du roi. Quand on s’en prend à cette figure, comme l’a fait aussi la cyberattaque contre Sony et le film The Interview, on tombe hors de la civilisation.

     

    « Franchement, Charlie Hebdo finissait par devenir casse-pieds et chiant, grossier et vulgaire. Mais critiquer ou appuyer ce journal en la circonstance ne change rien. Il y a d’ailleurs un décalage, une faille entre la croyance en la démocratie, entre l’idée de la liberté de presse et la faillite politique, l’incapacité à construire du vivre-ensemble à l’échelle planétaire. Il y a aussi une dimension spécifiquement française qui renvoie à la montée européenne des extrêmes droites. »

     

    Là aussi les enjeux atteignent les fondements. Marine Le Pen, leader du Front national, a annoncé au lendemain de la tuerie de Paris qu’elle souhaitait un référendum sur le rétablissement de la peine de mort en France, alors que plus aucun pays européen ne l’applique.

     

    Le 11-Septembre des crayons

     

    Reste le problème tout aussi fondamental des images. Le massacre a frappé un journal de l’image, héritier de la longue tradition de la satire par le dessin. L’Occident a vécu de très épiques et meurtrières crises autour de querelles liées aux images et surtout à la vénération des représentations du divin, d’abord avec les iconoclastes du Bas Moyen Âge, puis au moment de la Réforme.

     

    « Je dirais simplement que, dans leur barbarie, les tueurs utilisent l’iconoclasme. Mais ce n’est qu’un aspect de leur irrationalité absolue. »

     

    La spécialiste souligne alors la qualité des caricatures diffusées sur la mort des caricaturistes. Une des plus parlantes montre deux crayons à la verticale attaqués par un avion, comme les tours jumelles de New York. Le 11-Septembre des caricaturistes.

     

    « C’est le 11-Septembre des caricaturistes et l’événement est ressenti comme tel à l’échelle internationale. Ce n’est pourtant pas la première fois que les caricaturistes sont attaqués. Mais là, ils ont été traités comme des animaux. »

     

    Là encore, quelque chose d’essentiel se manifeste. Mme Saouter se dit frappée par l’absence de peur dans les images-hommages. « C’est aussi insolite que remarquable. J’ai étudié le corpus du 11 septembre 2001. Il y avait beaucoup de peur, de terreur, de haine et une promotion de la violence pour venger cet attentat. Maintenant, pas du tout. Je crois que les caricaturistes lancent cette fois un cri de désespoir, au-delà de la partie avec les bons et les méchants. »

     

    Cette attaque contre les dessinateurs survient aussi à un nouvel âge d’or du genre, alors que le bédéreportage, les romans graphiques et le dessin de presse atteignent de nouveaux sommets de qualité. Le dessin, avec sa mise à distance consolatrice, sert en fait de contrepoids à la photographie de presse hyperréaliste et à ses images souvent insupportables.

     

    « En visant les dessinateurs et le dessin, la barbarie s’attaque au coeur de l’humanité. Les caricaturistes l’ont senti et ils ont su le transmettre avec leurs dessins qui ne jettent aucunement de l’huile sur le feu qui nous embrase tous. »













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