Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Les «oubliés des oubliés» en Afrique

    Libérer les malades mentaux de leurs chaînes

    La douche et le savonnage, première étape vers la dignité. Des bénévoles de l’extérieur ou des patients dont la maladie est bien contrôlée accompagnent les plus vulnérables dans leur rituel d’hygiène.
    Photo: Jonathan Boulet-Groulx La douche et le savonnage, première étape vers la dignité. Des bénévoles de l’extérieur ou des patients dont la maladie est bien contrôlée accompagnent les plus vulnérables dans leur rituel d’hygiène.

    Grégoire Ahongbonon transporte une chaîne de métal dans ses valises. Elle a servi à enchaîner une personne aux prises avec la maladie mentale en Côte d’Ivoire, son pays d’adoption. Il l’apporte avec lui en voyage, au cas où il aurait la chance de la déposer sur le bureau de décideurs. Au cas où les pièces de métal changeraient les mentalités comme lui-même s’y affaire.

     

    « En Afrique, les malades mentaux sont considérés comme possédés, frappés de la malédiction des sorciers, et tout le monde a peur d’eux », dénonce-t-il lors d’un entretien accordé pendant un récent passage au Québec. Il n’est ainsi pas rare que leur famille prenne les moyens de les immobiliser par des chaînes ou des troncs d’arbre. Quand ils sont tout simplement abandonnés, on les croise nus, mangeant dans les ordures, raconte Grégoire.

     

    Attablé dans un banal restaurant du quartier Ahuntsic à Montréal, M. Ahongbonon avoue sans gêne : « Moi aussi, j’avais peur des malades mentaux. » En quelques années, il est néanmoins passé de réparateur de pneus à raccommodeur de vies. Il a fondé l’Association Saint-Camille-de-Lellis, qui héberge, soigne et réhabilite les malades mentaux dans 16 centres dispersés en Côte d’Ivoire, au Bénin et bientôt au Burkina Faso et au Togo.

     

    L’homme de 62 ans est très sensible à leur fragilité, à cette sensation d’avoir les pieds au bord d’un abîme sans cesse renouvelé. C’est qu’il a connu la dégringolade, de la fortune — « J’avais une voiture, quatre taxis et beaucoup d’amis » — à sa perte : « J’ai tout perdu, mes amis sont partis. Je songeais au suicide. »

     

    Après son propre retour à la vie, il a d’abord pris soin des malades laissés pour compte dans un hôpital de Bouaké, au centre de la Côte d’Ivoire. En ayant de plus en plus contact avec la maladie mentale, son action s’oriente progressivement vers eux, car il constate vite qu’ils sont les « oubliés des oubliés ».

     

    En 1994, il voit pour la première fois un homme enchaîné qui le marque à jamais. Une dame le conduit dans son village. Le père de la femme se met à crier en les voyant débarquer : « Pourquoi tu l’as amené ici, ce n’est pas la peine, il est déjà pourri », se souvient Grégoire en mimant un air perplexe. Il ne comprend pas comment un homme peut être pourri, jusqu’à ce qu’il ouvre la porte d’une pièce : « Il y avait un jeune bloqué au sol, les deux pieds pris dans un tronc et les deux bras attachés avec du fil de fer. Il y avait des asticots partout. Il était pourri, littéralement. » S’il réussit à le libérer grâce aux cisailles d’un ferrailleur, l’homme meurt quelques jours plus tard. « Mais, au moins, il est mort dignement », se console-t-il.

     

    Maintenant que ce qu’il appelle la Providence est revenu, il réussit à garder les portes de la Saint-Camille grand ouvertes pour près d’un millier de personnes, hommes ou femmes. Le fondateur de l’association était au Québec pour deux semaines afin de sceller un partenariat avec l’organisme Cuso International. Un organisme québécois l’épaule aussi depuis 2001, Les Amis de la Saint-Camille. Il s’est aussi rendu à Washington, à l’invitation de Cuso, pour élargir son réseau de partenaires aux États-Unis.

     

    C’est que les subventions sont rares dans le domaine de la santé mentale. Malgré une reconnaissance internationale, la seule aide gouvernementale que l’association reçoit a d’ailleurs dû être arrachée : « Au Bénin, j’ai refusé de payer l’électricité et l’eau pour un des centres. Quand ils sont venus pour tout couper trois mois plus tard, j’ai demandé aux 200 malades de descendre sur la route. On ne paie plus rien depuis. »

     

    Reprendre confiance

     

    Drôle de manière de mettre les malades à contribution. C’est néanmoins leur contribution qui est le plus valorisée à l’intérieur des centres. L’hébergement et la réhabilitation fonctionnent sur le modèle des « pairs aidants ». La plupart des employés sont en fait des malades « guéris », ou du moins stabilisés, qui se penchent sur les « nouveaux » pour les aider à sortir de leur psychose.

     

    « Quand les malades découvrent que celui qui s’occupe d’eux fut aussi à leur place, ils retrouvent l’espoir. C’est plus facile de les récupérer », insiste Grégoire. Les malades prennent les médicaments correspondant à leur état, malgré le coût prohibitif des petites pilules. « Mais, quel que soit le nombre de médicaments, tant que l’individu ne retrouve pas cette confiance perdue, ça ne va rien donner. »

     

    Quand leur état est stabilisé, ils peuvent passer d’un centre d’hébergement à un centre de travail, une reconnaissance de l’amélioration. Ils y apprennent de petits métiers, la boulangerie ou la couture, par exemple. Au Bénin, les personnes qui proviennent d’un milieu rural mettent aussi la main à la terre dans une grande ferme. Les rudiments de l’agriculture et de l’élevage sont enseignés, ce qui permet du même coup de nourrir les nombreuses bouches de la Saint-Camille. La boucle se boucle quand les patients réussissent à réintégrer leur famille, qui doit dépasser ses peurs et ses croyances.

     

    Cette façon de remettre les personnes en mouvement étonne et pourrait servir de modèle ailleurs. Des patients français, après avoir regardé un reportage sur l’association, ont fait part de leur surprise à M. Ahongbonon : « Ils m’ont dit : “ Regardez, en Afrique, ils travaillent ! Nous, on nous paie pour ne pas déranger. ” »

     

    Il sait malgré tout qu’il ne peut réchapper tout le monde. Il est d’ailleurs loin du preacher expansif qui s’autoproclame sauveur d’âmes, même s’il affirme une foi convaincue. Il y a aussi la lenteur des mots qu’il pèse, le « h » qu’il aspire en répétant le mot « honte », comme s’il voulait le ravaler pour toujours, son impatience devant l’inaction. Tout indique qu’il est écrasé lui aussi devant l’ampleur de la tâche. Mais il repousse la fatigue en terminant son repas, juste avant de repartir vers la Côte d’Ivoire : « Tant qu’il y aura un homme enchaîné, c’est toute l’humanité qui est enchaînée. Ce n’est plus possible de l’accepter. »

    La douche et le savonnage, première étape vers la dignité. Des bénévoles de l’extérieur ou des patients dont la maladie est bien contrôlée accompagnent les plus vulnérables dans leur rituel d’hygiène. Un jeune homme laissé par ses parents à l’un des deux centres de Bouaké, en Côte d’Ivoire, le lieu de fondation de la Saint-Camille. La maladie dont il souffre n'a pas encore été identifiée, mais plusieurs patients accueillis sont atteints de schizophrénie, explique M. Ahongbonon.  Des pairs aidants aident un homme âgé à se hisser dans un fauteuil roulant. En plus des séquelles psychologiques, les chaînes laissent parfois des blessures physiques longues à guérir, voire carrément irréversibles.  La cour intérieure de ce centre d’hébergement (toujours à Bouaké) est le milieu de vie de plus de 200 hommes. Ils sont libres de circuler, de s’étendre pour la sieste ou encore de laver leurs vêtements.  Grégoire Ahongbonon est passé de réparateur de pneus à raccommodeur de vies. Une file compacte s’est formée pour attendre le repas du matin.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.