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    La liberté après la perpétuité

    À 63 ans, Léo S. tente de refaire sa vie. Dans la chambre de sa maison de transition, il peint et fait des tatouages.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À 63 ans, Léo S. tente de refaire sa vie. Dans la chambre de sa maison de transition, il peint et fait des tatouages.
    Peines plus longues sans révision judiciaire automatique, programmes de formation abolis dans les prisons, compressions dans les services de réhabilitation : l’approche conservatrice du gouvernement Harper en matière pénale est de plus en plus axée sur la répression plutôt que sur la réinsertion sociale. Par conséquent, la population des détenus est de plus en plus âgée et importante.​
     

    À 63 ans, Léo S. ne court plus aussi vite qu’avant. « Maintenant, juste pour me rendre au prochain métro, je suis obligé de m’arrêter cinq ou six fois », raconte cet ancien condamné à la perpétuité, qui vit maintenant à la maison de transition Léo’s Boys, rue Saint-Antoine.

     

    Léo a commencé à faire de la prison à 19 ans, pour un bris de vitrine. C’est là qu’il a connu les braqueurs de banques, qu’il a ensuite tenté d’imiter. « J’ai rencontré des criminels de carrière. Ce sont devenus mes modèles. » Emprisonné pour vol à main armée, il s’évadera trois fois, et commettra chaque fois de nouveaux vols à main armée. « À 24 ans, j’étais rendu à 45 ans de sentence », dit-il. C’est une balle de fusil qui l’a blessé à la jambe.

     

    « La prison, tu sais quand tu commences, mais tu sais pas quand tu sors. Tu peux rentrer là pour deux ans, pis un mois plus tard, tu te ramasses avec une vie. »

     

    Dans la chambre de sa maison de transition, Léo S. peint. Il fait aussi des tatouages et se prépare à imprimer des cartes professionnelles.

     

    À sa sortie de prison, il y a trois ans, Léo a travaillé quelque temps chez un cordonnier. Mais sa santé ne lui a pas permis de poursuivre. « J’ai des contraintes sévères à l’emploi », dit-il. Il est sur une liste d’attente pour avoir accès à un HLM.

     

    Léo a fréquenté la prison aux beaux jours des programmes de formation. Il y a suivi des cours d’art, de cordonnerie, de débosselage. « Là, si je retournais en prison, je pourrais plus peindre dans ma cellule, même si c’est ça qui m’a sauvé la vie. » Avant de passer en maison de transition, Léo S. était détenu à la Montée Saint-François, de Laval. Là où on dit, en blague, qu’on risque de se tuer en s’enfargeant dans une marchette.

     

    On y trouve beaucoup de détenus âgés parce que c’est un établissement qui s’étend sur un seul niveau et qui permet donc la circulation des fauteuils roulants et des personnes s’aidant d’une marchette. « C’est plein de monde en chaises roulantes ou en marchettes qui feront plus jamais rien de croche de leur vie. Ils sont à leur pension et ils attendent de sortir », dit-il.

     

    Détenus du troisième âge

     

    En fait, environ 20 % de la population carcérale canadienne a désormais plus de 50 ans. Dans des établissements comme le centre fédéral de formation, qui regroupe la Montée Saint-François, 45,7 % des prisonniers ont plus de 50 ans. C’est presque un sur deux. Et au Québec, 84 détenus de pénitenciers fédéraux ont présentement plus de 70 ans. Cette population a doublé depuis dix ans, dit Michel Gagnon, de la maison de transition Crossroads. Cette maison de transition accueille des condamnés à la prison à vie en fin de peine et a aussi mis sur pied le service Oxygène, pour accompagner les détenus à leur sortie de maison de transition.

     

    En fait, les condamnés à la perpétuité du Canada purgent des peines moyennes de 28 ans derrière les barreaux, soit six ans de plus que les peines de prison à vie dans les États américains où la peine de mort n’est pas en vigueur.

     

    Les longues peines de prison à vie ont d’ailleurs été instaurées au Canada après l’abolition de la peine de mort. Avant, les peines les plus longues purgées en prison n’excédaient pas 15 ans.

     

    Or, avoir 50 ans en prison, c’est, physiquement et moralement, l’équivalent d’en avoir 60. « Toutes les études le confirment, dit Michel Gagnon. Et de 40 à 50 % de ces gens-là ont des problèmes de santé mentale qui se sont parfois développés en prison. »

     

    En fait, seulement 10 % des condamnés à une peine de perpétuité qui sortent de prison arrivent à réintégrer le marché de l’emploi de façon durable, dit Stéphane Laurence, qui accompagne les détenus âgés à leur sortie de prison par l’intermédiaire du service Oxygène de la maison de transition Crossroads.

     

    Casier judiciaire, faible scolarité, absence prolongée du marché du travail, santé défaillante, les obstacles à la réinsertion sociale se multiplient pour les condamnés à vie. S’il est difficile de se réorienter professionnellement pour le commun des mortels après 50 ans, on peut s’imaginer ce que c’est pour une personne avec un tel passé.

     

    « Effectivement, ils sortent plus âgés, après de longues peines. Souvent, ces gens-là vont sortir à l’âge de la retraite », explique Michel Monette, du comité consultatif pour la clientèle judiciarisée adulte.

     

    Réfléchir sans mémoire ?

     

    Daniel Benson, qui a lui-même été condamné à la prison à vie pour le meurtre du conjoint violent de sa mère, accompagne régulièrement des détenus, hommes et femmes, hors de prison.

     

    « Des fois, on les aide seulement à gérer leur vie. Chez les femmes, ma plus vieille cliente a 80 ans. Elle est en maison de transition et elle devrait sortir bientôt. Elle va aller vivre dans une résidence pour personnes âgées. Elle est en perte d’autonomie physique et cognitive. Ces gens-là vieillissent comme les autres. Le gars qui a fait des vols de banque à 30 ans n’en fait pas à 70 ans, parce que la marchette ne saute pas le comptoir… »

     

    Pour Michel Gagnon, les pertes cognitives liées à la vieillesse annulent aussi le but de la prison qui est d’emmener les détenus à réfléchir sur les conséquences de leurs actes. « Avec l’alzheimer, comment est-ce que tu réfléchis ? », demande-t-il.

     

    Mais les arguments contre les peines très longues peuvent être aussi économiques.

     

    Il en coûte désormais 117 000 $ par année pour garder quelqu’un en prison, en comptant les frais liés à la surveillance et à la nourriture. Ces coûts augmentent encore lorsque la personne est malade, puisque le système carcéral a l’obligation de lui fournir des soins.

     

    « En communauté, il en coûterait 35 000 $ par année », ajoute Stéphane Laurence.

    Sentence vie par Marie Cadieux, Office national du film du Canada













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