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    Le long chemin vers la sortie de la prostitution

    Adopter un nouveau mode de vie demande du temps et du soutien

    Plus de 60 % des femmes qui ont quitté l’industrie du sexe sont bénéficiaires de l’aide sociale.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Plus de 60 % des femmes qui ont quitté l’industrie du sexe sont bénéficiaires de l’aide sociale.
    Le projet de loi C-36 du gouvernement fédéral encadrant la prostitution a été approuvé par le Sénat mardi dernier. La nouvelle législation qui criminalise les clients des prostitués entrera donc en vigueur début décembre, même si elle continue à diviser le milieu.
     

    Gina préfère se tenir loin de ce débat. Elle a toute une vie à remonter. La femme de 54 ans se prostitue encore parfois sur « son » coin de rue d’Hochelaga-Maisonneuve. Même si ce n’est plus que « pour boucler les fins de mois », elle est décidée à changer de vie. Elle a intégré un groupe d’accès à l’emploi, une initiative de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Le projet-pilote, financé par Emploi-Québec, doit durer six mois.

     

    Il y a à peine une dizaine d’années, Gina, qui préfère taire son vrai nom, était loin de s’imaginer que sa vie prendrait ce sombre détour. Fille de deux professionnels, mère à la maison de trois enfants, « la prostitution ne faisait pas du tout partie de [son] monde », insiste-t-elle. « Je vivais dans une banlieue tranquille, j’avais un standing, une auto à la porte. »

     

    Chute

     

    Gina n’a pas de souvenirs précis de ses premiers temps en prostitution, et encore moins de son premier client. Il lui reste seulement l’impression d’avoir été aspirée par un besoin criant d’argent : « C’était et c’est encore de la survie. » Un mot entendu maintes fois par Claudia Bouchard, intervenante à la CLES, qui accompagne la quinquagénaire. Pour l’organisme, la prostitution est profondément inégalitaire, se nourrissant des inégalités systémiques. Son but ultime est donc de l’abolir.

     

    Le stéréotype de la femme d’affaires — dont beaucoup de gens se contentent sans chercher plus loin, ajoute Mme Bouchard — a collé à la situation de Gina durant quelques années. Gestionnaire de ses rendez-vous et de ses profits, « [elle n’a] jamais eu de proxénète », assure-t-elle, elle louait un appartement sur le boulevard Rosemont pour y recevoir de 15 à 20 clients par jour. « Tout allait bien, je payais mon loyer et tout le reste. Je commençais à 9 h et terminais à temps pour m’occuper de mon fils en soirée. Mais après trois ans, j’étais à bout physiquement et psychologiquement, brûlée. » Elle perd son appartement peu après.

     

    Sans argent, elle se tourne vers le trottoir. Elle aime l’adrénaline, le « kick » du danger et de la clandestinité.

     

    À force de regarder systématiquement les banquettes arrière et les serrures des portières des voitures dans lesquelles elle monte, Gina vit cependant en état d’urgence permanent. « Et la capine m’a sauté », poursuit-elle.

     

    Agressions, dépressions, tentatives de suicide, l’histoire de sa descente aux enfers relate en écho celle de bien d’autres femmes, affirme son intervenante. Gina tient cependant à ne parler qu’en son nom, même si elle avoue son incrédulité devant celles qui affirment le faire par choix : « C’est presque impossible de choisir ça. Quand t’embarques dans une auto, que tu négocies un prix et qu’à la fin le gars te lance 20 $ à la place, c’est qui, la victime, tu penses ? »

     

    Et la drogue ? Pas durant la prostitution. « Mais le soir, quand le psychologique reprend le dessus et que mon petit renard se met à me parler, je me gèle », avoue-t-elle. Puis elle s’exclame sur le bout de sa chaise, prête à bondir et à mettre la main sur ce qu’elle a perdu : « L’argent vite gagné est donc vite dépensé. Sinon, je serais millionnaire ! »

     

    Reconquête de soi

     

    Le plus urgent pour passer à autre chose, c’est justement l’argent. La plus récente étude de la CLES révèle que plus de 60 % des femmes qui ont quitté l’industrie du sexe sont bénéficiaires de l’aide sociale. Le programme mis sur pied par l’organisme bonifie ces allocations. Rien d’extravagant, comme le signale Gina : « Je pourrais me faire en moins de 15 minutes ce que je reçois toutes les deux semaines. »

     

    L’organisme a donc aussi constitué un fonds de solidarité qui permet de parer au plus urgent, des tablettes du réfrigérateur au prêt pour éviter une expulsion. « Je ne pouvais pas croire qu’on allait me donner de l’argent. Je me sentais importante. Je fais partie de la société, au moins, maintenant », dit Gina, la voix étreinte par l’émotion.

     

    Les quelques dollars et l’abandon progressif d’un mode de vie ne sont que le début d’un long processus, que la CLES tient à encadrer dans sa globalité, explique Claudia Bouchard. Avant d’aborder les ambitions, les compétences et surtout le grand trou dans leur CV, les huit femmes du groupe tentent de retrouver un équilibre. Elles se rencontrent presque quotidiennement.

     

    « On parle de la colère, de la communication, de la gestion d’un horaire. On parle de tout, tout, tout », répète Gina. « Je reçois un appui psychologique et du soutien… », elle s’arrête, mimant le mot qu’elle cherche en mettant ses mains en croix sur ses biceps, « affectif ».

     

    Environ 80 % des femmes souhaitant sortir de la prostitution ne sauraient pas à quelle porte frapper, selon les chiffres avancés par la CLES. Ce n’était pas le cas de Gina : « Je connaissais les ressources. Mais le timing n’était juste pas bon. » Cette fois, ça y est, les rêves se dessinent plus clairement et se rapprochent. Gina espère pouvoir travailler dans le milieu communautaire, auprès des itinérants. « Pour leur rendre leur dignité », dit-elle.













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