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    Le sirop

    Ma fille entre dans mon bureau. C’est mercredi soir, elle veut me montrer un truc.

     

    — J’ai pas le temps, bébé. Je travaille.

     

    — Encore ? !

     

    Ben oui, encore. Comme samedi, comme dimanche, je sais. Comment je t’expliquerais… Je travaille parce que j’aime ça. Mais si je travaille beaucoup, c’est pour que tu ne t’inquiètes pas trop. Je sais que je ne devrais pas le dire, mais on ne se mentira pas, c’est pour que tu puisses avoir une vie plus confortable, avec une maison, un nouveau vélo quand celui-ci sera trop petit et pour que tu puisses poursuivre tes cours de chant. Le ski ? C’est grand-maman qui te l’offre pour Noël.

     

    C’est drôle, tu penses qu’on est pauvres. Parce qu’on n’a pas de piscine et qu’on ne va pas dans le Sud.

     

    C’est mignon, mais je suis assez heureux que tu constates que c’est pas parce qu’on voit ma face dans le journal que l’argent tombe du ciel. En fait, pour encore plus d’heures travaillées, je fais moins d’argent maintenant que j’en faisais quand tu es née.

     

    Je pourrais te dire que j’aurais dû rester plus longtemps à l’école. Mais je serais sans doute devenu prof. Ça ou journaliste, les deux sont méprisés, souvent mal payés, précarisés, alors que ce sont pourtant nous qui offrons à la population les outils de son affranchissement.

     

    Faut croire qu’on les aime, nos chaînes.

     

    Mais je ne te parlerai pas de tout cela. Ni n’évoquerai mes inquiétudes concernant ton avenir, l’état général des démocraties et celui de l’air ambiant. Ça m’évitera de révéler que si je ne faisais pas autant de sport, je ne dormirais sans doute plus de nuits complètes sans qu’un milligramme ou deux de clonazépam caracole dans mes veines.

     

    Surtout, je ne dirai rien parce que je veux t’offrir ce que mes propres parents m’ont donné de plus précieux : le bonheur de l’insouciance. C’est encore le plus beau cadeau qu’on peut offrir à un enfant, avant que tout bascule et qu’on ne puisse plus jamais remettre le dentifrice de l’angoisse dans son tube.

     

    Oh, tu ne manques pas d’amour, c’est sûr. Et puis je prends toujours le temps de répondre à tes questions. Cette semaine tu m’as demandé : pourquoi faut-il percer un second trou sur la canne pour que le sirop d’érable coule mieux ?

     

    C’est parce que l’air doit remplacer le vide que laisse le sirop en sortant, ma grande.

     

    Mais c’est vrai, je ne me porte jamais volontaire pour accompagner ta classe lors de sorties. Je ne dessine pas avec toi. Je n’ai jamais fait de pâte à modeler, de casse-tête, de gouache. J’aime pas jouer.

     

    Au fond, je suis égoïste. Je pars rouler, courir ou skier en te laissant à tes trucs à toi, et je t’interdis souvent d’écouter la télé et de te servir de tout bidule électronique alors que je ne m’impose pas le même régime. Je t’apprends à t’ennuyer. Cette petite cruauté t’empêchera de souffrir un peu de celle de la vie. Enfin, c’est ce que je me raconte.

     

    C’est pour cela aussi que je suis assez sévère. Pas militaire, mais à des lieues de ce qui se passait quand j’étais enfant. Ma mère me trouve parfois inflexible. Toi, tes signes d’impatience sont plutôt rares. J’essaie quand même de faire attention pour que la seule attention que tu reçoives ne soit pas que disciplinaire.

     

    Alors je déconne. Depuis que tu es petite, j’invente des histoires de monstres galactiques et transforme le chemin vers l’école en récit délirant où des espions se voient confier la mission d’éviter le trafic par mille raccourcis. C’est ma seule richesse : l’imagination. Je sais que tu en as hérité. Comme de ma manie de tout égarer.

     

    Tu vas avoir 10 ans dans quelques jours. Et moi 40, tout juste après.

     

    Je sais pas trop ce qui nous attend. J’essaie de ne pas penser à tout ce qui va te blesser et m’obliger à te voir souffrir. À tout ce que j’aurai fait tout croche, dans l’urgence, et qui reviendra me hanter.

     

    Tu tiens de tes parents cette manie de tout remettre en question. Sache que c’est à la fois une marque d’intelligence et la source de bien des bêtises. Tu peux pas imaginer comme ça rend con de toujours chercher à avoir raison.

     

    Pour le reste, sans doute me reprocheras-tu un jour d’avoir été un père moyen. D’avoir trop travaillé. Et peut-être d’avoir mieux su te parler dans mes chroniques. Ça se peut. L’existence s’écrit plus facilement qu’elle ne se vit.

     

    En attendant, ne vieillis pas trop vite, je t’en prie. Je continue d’inventer des histoires, de faire le pitre si tu veux, pourvu que ça t’empêche de basculer déjà en dehors de l’enfance, de ses mille questions, de ses merveilles toutes simples.

     

    Regarde Coco ! Le sirop coule presque plus si je mets mon pouce sur le deuxième trou.













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