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    Des pots pour le dire

    Toutes ces choses que les Mason racontent sur nous

    Une collection de pots à la boutique Rétrocité de Montréal.<br />
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Une collection de pots à la boutique Rétrocité de Montréal.

    «Pourquoi aurais-je envie de boire dans un pot de ketchup aux fruits ? », s’est indignée la grand-mère de mon ami après que le serveur au hâle de type « marché fermier » eut versé son eau gazéifiée dans un pot Mason. Il lui a esquissé un sourire. « Ce sont des pots très cool ces temps-ci, m’dame. »

     

    Et pas seulement parce qu’ils font des verres décontractés. Depuis la crise économique de 2008, les adeptes du fait-main voient en lui un inestimable objet du quotidien, un précieux allié au potentiel infini. Ils le transforment en porte-brosses à dents, en luminaire, en tirelire, en biberon, en lampe solaire, en pot à épices, en shaker à cocktail, en vase, en cadre, en tasse à tisane, en verrine, en porte-ustensiles, en mangeoire à colibris ou en bibelot qui fait cute même quand il n’y a rien dedans.

     

    On a décliné ce polyvalent contenant à toutes les sauces. Il y a un bail qu’il ne sert plus qu’à la conservation des aliments ou de maison à escargots. Le pot Mason vole la job du Tupperware, de la tasse, de la cafetière, du porte-crayons, de la jarre à biscuits. À ce rythme, il serait un sérieux candidat pour devenir capitaine du Canadien et le bruit court qu’il pourrait remplacer les livres dans les bibliothèques. Est-ce lui, le Sauveur qu’on attendait ?

     

    À sa création, en 1858, le pot Mason était un signe de survivance. C’est grâce à lui que les familles avaient de quoi manger au cours des longs hivers. Avant les années 1950, les pots Mason, Ball, Bernardin, Crown et Kerr ont été populaires, mais la génération des TV Dinners qui suivit leur a fait manger la poussière jusqu’en 1990.

     

    « Depuis une dizaine d’années, il y a un réel engouement pour les pots Mason, et surtout depuis cinq ans, avec les réseaux sociaux, il a connu un véritablement élan », dit Emerie Brine, directeur exécutif et responsable de la marque chez Bernardin. La compagnie canadienne commercialise les pots centenaires et a connu un mois de juin record, comme l’expliquait plus tôt cette semaine ma collègue Amélie Daoust-Boisvert. Le mouvement locavore et le fait que les gens veulent avoir un meilleur contrôle sur la provenance de la nourriture y sont pour quelque chose. Et ils le préfèrent aux contenants de plastique, qui vont polluer pendant 500 ans et les intoxiquer.

     

    À l’aube des années 2000, quand la menace foireuse du bogue informatique lui a donné un petit coup d’éclat, il n’y avait rien de moins tendance et de plus authentiquement viril que de voir les gars de ma gang prendre leur bière dans le 500 ml pour sauce à spaghetti de leur mère. Le pot de verre était pour le monde rustre. Pour la personne qui ne se badre pas. C’était pour rire, mais surtout pas pour impressionner les filles.

     

    Un peu comme une personne choisirait de conduire une vieille Coccinelle plutôt que la Kia du jour, utiliser un pot Mason traduit quelque chose de son consommateur.

     

    Maintenant que les restos à 100 $ par tête de pipe y versent leur eau Evian, le pot Mason a poli son image. Utilisé jusqu’à plus soif sur les tables dans les mariages rustiques et campagnards, il symbolise l’amour sincère et authentique des futurs époux, leur convivialité, leur simplicité. La formule « vivre d’amour et d’eau fraîche » s’applique à eux. Pourquoi louer des vases quand on peut mettre des fleurs sauvages dans un pot de cornichons à l’aneth ?

     

    « En 2013, le pot Mason était de tous les mariages, mais ça retombe un peu », dit Rachel St-Amand, organisatrice de mariages pour La Petite Touche, qui s’approvisionnait au Village des valeurs avant que les autres découvrent le secret pour les obtenir au rabais. Elle voit le pot d’apothicaire, avec son aura plus mystérieuse, illicite et distinguée, le remplacer tranquillement à la table d’honneur.

      

    Vague paradoxale

     

    « La plupart des gens qui recherchent les pots Mason ont entre 18 et 40 ans », dit Benoît Laporte, artiste-recycleur à l’Atelier 739. Il les voit chaque fin de semaine s’engager dans le labyrinthe du marché aux puces Saint-Michel, à la recherche de pots de collection, de ses luminaires et de ses pots peinturés, la grosse vague actuelle. « Il y a un courant anti-beauté. On dirait que les gens ne veulent plus de choses parfaites. Les milléniaux ont aussi un respect pour la ressource renouvelable et les objets qui sont encore intacts après 70 ans d’utilisation. D’ailleurs, il y a une certaine nostalgie de cette vie d’autrefois où on se débrouillait avec pas grand-chose. »

     

    Après avoir constaté leur popularité, les fabricants de pots Mason ont flairé l’affaire et ont ressorti les teintes menthe et cobalt en souvenir des collections historiques, créé des couvercles spéciaux et des infuseurs à thé, pour faciliter la vie à ceux qui voudraient eux aussi suivre le courant. Le printemps prochain, Bernardin déclinera le pot Mason en 20 nouveaux produits et en couleurs variées. Et bien qu’il représente la résistance au plastique, les grandes chaînes l’ont imité et commercialisé sous forme de tasses portatives. En plastique.

     

    Le pot Mason vient désormais en version décorée, améliorée, plastifiée. En théorie, rien n’a changé. L’attrait d’une vie plus modeste, cette résistance dans un monde de surabondance, le refus de consommer, sont encore scellés à l’intérieur. Davantage de gens pourront enfin se définir par sa simplicité, son authenticité. Et peu importe que ce soit seulement en apparence.

    Une collection de pots à la boutique Rétrocité de Montréal.<br />












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