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    Le visage humain des faits divers

    Le voeu exaucé de Marjorie: serrer son enfant dans ses bras

    C’est pour lui qu’elle a survécu, même si le destin a frappé un beau matin d’hiver et qu’elle est devenue paraplégique

    « J’ai dit quatre fois : s’il vous plaît, redonnez-moi mes bras pour que je puisse embrasser mon fils. » Son voeu a été exaucé.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « J’ai dit quatre fois : s’il vous plaît, redonnez-moi mes bras pour que je puisse embrasser mon fils. » Son voeu a été exaucé.

    «Tous les matins, quand je me réveille, je souhaiterais être morte. » Marjorie Aunos prononce lentement ces mots empreints de douleur… Mais lorsqu’elle voit accourir son petit Thomas dans son lit, ses pensées noires sont vite chassées.

     

    Ce petit bout de vie a besoin d’elle. C’est pour lui qu’elle a survécu, qu’elle vit toujours, même si le destin a frappé un beau matin d’hiver et qu’elle est devenue paraplégique.

     

    Le 5 janvier 2012, cette mère de 37 ans avait embrassé ses parents et son fiston avant de partir du chalet familial à Mont-Tremblant. C’était la fin des vacances de Noël et elle devait retourner travailler deux jours.

     

    Le ciel était bleu, les arbres étaient gorgés de neige, mais en l’espace de quelques secondes, sa voiture a dérapé sur une plaque de glace noire sur la route 329. Il n’y avait plus rien à faire. Marjorie a fermé les yeux, elle était certaine que son heure était venue…

     

    Tout ce dont elle se souvient, c’est qu’elle était coincée dans sa voiture et qu’elle ne pouvait plus bouger. « J’ai dit quatre fois : s’il vous plaît, redonnez-moi mes bras pour que je puisse embrasser mon fils. » Son voeu a été exaucé.

     

    Marjorie a encore ses deux bras qui fonctionnent parfaitement, mais tout le reste de son corps est paralysé à partir de la poitrine jusqu’aux pieds. « Si j’avais su, j’aurais demandé qu’on me garde mes abdos, mes fesses et tout le reste », dit-elle avec un peu d’humour, même si son histoire est tragique.

     

    À l’hôpital Sacré-Coeur, elle savait bien que plus rien ne fonctionnait dans son corps. Sa moelle épinière avait été abîmée. Tout le monde savait qu’elle allait rester paralysée.

     

    Sa mère avait même demandé à son médecin de ne pas le lui dire. « Je ne voulais pas l’entendre, mais je le savais… » Marjorie avait encore toute sa tête. Et comme elle est psychologue, elle était bien placée pour savoir ce qui lui arrivait.

     

    Pendant quelques jours, elle n’a fait que pleurer. Elle voulait voir son enfant, le toucher, le serrer dans ses bras. Mais lorsque le petit est arrivé à l’hôpital, il a eu peur en la voyant alitée…

      

    Des mois de réadaptation

     

    Il lui faudra finalement des mois de réadaptation avant de pouvoir le cajoler. « J’ai dû apprendre à connaître mes limites dans ma chaise. Pour prendre mon fils, on m’a donné des trucs pour le tirer par la ceinture et le remonter sur mes genoux. Mais je ne le sens pas. Je le vois me caresser le ventre sans rien ressentir. »

     

    À quatre ans, son petit garçon est déjà beaucoup plus autonome. Mais lorsque Marjorie est retournée chez elle après son accident, il n’était qu’un bébé. Se lever trois fois par nuit lorsqu’on est paraplégique tient presque de l’impossible. « J’ai dû acheter une nouvelle maison et mes parents habitent au premier étage. Je ne voulais pas que ce soit eux qui l’élèvent, alors il a fallu s’organiser. Ma mère est devenue comme mes jambes. La nuit, elle va le chercher, me l’amène dans mon lit, c’est moi qui lui fais des câlins, puis elle le recouche. »

     

    Une aide précieuse

     

    Aujourd’hui encore, Marjorie ne pourrait se passer de ses parents, qui sont d’une aide précieuse. Chaque matin, Thomas va manger quelques fruits chez ses grands-parents pour permettre à sa mère de faire sa toilette. « Ça me permet de faire mon cathéter. Je dois en faire quatre par jour, sinon je pourrais me pisser dessus sans même m’en rendre compte. »

     

    La réalité est dure. Elle en parle encore avec beaucoup de ressentiment. « Le pire, c’est de perdre son indépendance, de dépendre des autres. Mon corps nu, je ne peux plus compter le nombre de personnes qui l’ont vu. »

     

    À un certain point, elle a même eu l’impression qu’il ne lui appartenait plus. D’ailleurs, elle a encore peine à se regarder dans son fauteuil roulant. « Si je me regarde dans le miroir, je ne regarde que la face. »

     

    En plein dans la fleur de l’âge, Marjorie sait qu’elle ne sera plus jamais la même femme. Elle a fait une croix sur une vie de couple. « Je me suis fait faire un enfant à 34 ans. Je n’avais personne dans ma vie. Je ne vois pas pourquoi un homme choisirait une femme qui est… » Et elle ne finit pas sa phrase.

     

    Ses copines et sa psychologue ont beau lui dire : « On ne sait jamais », Marjorie le sait, au fond d’elle, qu’elle restera clouée à son fauteuil. « Mon père, lui, ne pouvait pas l’accepter au début. Il s’est mis à lire toutes les études faites sur les avancées des cellules souches, les tests sur les souris. C’est clair que dans 15-20 ans, ils vont trouver quelque chose, mais moi je serai trop vieille, et ma blessure aussi. J’ai passé mon tour. »

     

    Deux ans et demi plus tard, Marjorie a quand même réappris à vivre avec son handicap. Elle est retournée travailler, et d’ici quelques semaines, elle recommencera à conduire avec une voiture adaptée.

     

    Elle le fait pour regagner son autonomie. Parce que conduire ne pourra plus jamais être un plaisir. Elle n’oubliera jamais ce qui s’est passé.

     

    « Et jamais je ne pourrai l’accepter. »













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