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    À la Folie

    Peut-on sauver le voisinage?

    Les anges-voisins de Patsy Van Roost ont une nouvelle mission

    Patsy Van Roost, l’artiste derrière les projets « L’amour dans le Mile-End » et « Ici un souvenir », vient d’en lancer un autre « qui pourrait sauver des vies ».
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Patsy Van Roost, l’artiste derrière les projets « L’amour dans le Mile-End » et « Ici un souvenir », vient d’en lancer un autre « qui pourrait sauver des vies ».

    Tous les matins, Patsy Van Roost se dirige vers le même café. Elle le fréquente depuis si longtemps que son latte « avec amour », elle n’a plus besoin de le demander. Avec le temps, l’endroit est devenu une sorte de quartier général où les habitués se retrouvent avant de commencer leur journée.

     

    C’est là qu’elle a rencontré Thierry et c’est là aussi qu’il y a trois mois, elle a appris sa mort. Patsy était dévastée. « On se voyait tous les jours, il habitait à trois portes du café, et pourtant, je ne savais rien de lui. Tous ces voisins dont on ne sait rien… L’un d’eux est peut-être en train de planifier sa mort et on n’en a aucune idée. »

     

    Le départ de Thierry lui a inspiré Voisinanges, un projet dont elle lançait l’ébauche lundi dernier. Plus tard dans la journée, l’annonce du décès de Robin Williams secouait tout Facebook. À peine matérialisé, le projet de l’artiste, dont l’argent de son loyer et de l’épicerie passe dans ses créations, trouvait un nouvel écho.

     

    Il s’est mis à pleuvoir des dizaines de messages dans sa boîte de courriels. « Ton projet pourrait sauver des vies », lui ont écrit des gens touchés par la perte tragique du clown triste.

     

    Il y a un besoin pour une initiative comme celle-là, car en 24 heures, plus de 500 personnes suivaient sa page Facebook et voulaient savoir où les boîtes aux lettres de Voisinanges étaient installées. « Les boîtes n’existent pas encore, mais Voisinanges, lui, est bien ancré grâce à l’enthousiasme des gens », confie une Patsy encore touchée par la réponse du public, en se promenant dans le quartier pour faire du repérage et voir où elle pourrait planter ses boîtes jaunes.

     

    Elles serviront de camp de base dans lequel les gens fatigués, esseulés et déprimés pourraient déposer une note et signaler qu’ils ont besoin d’un « voisinange », c’est-à-dire un bon voisin pour frapper à leur porte. Les anges volontaires auraient le code du cadenas pour ramasser les messages et formeraient un petit réseau à l’échelle du coin de rue, du quartier, de l’arrondissement.

     

    Ultimement, l’artiste derrière les projets « L’amour dans le Mile-End » et « Ici un souvenir » aimerait que le concept vole de ses propres ailes et soit repris par d’autres dans les villes du Québec, du Canada. Du monde, tiens.

     

    Patsy ne cherche pas de psys ou de médecins, mais de simples citoyens attentionnés envers les autres qui auraient un peu de temps à leur consacrer — ce qui est déjà beaucoup, quand on sait que tout le monde aujourd’hui court après sa montre. L’idée est de sortir le voisin qui broie du noir et de l’inviter à jardiner, à faire de la soupe aux gourganes, à jouer au Scrabble.

     

    N’importe quoi pour le sortir de sa tête et lui changer les idées. « Est-ce que ça peut vraiment marcher ? Peut-être que oui. En tout cas, les gens qui me disent que c’est une idée incroyable me font croire que oui. » Van Roost, qui enseigne à l’UQAM un cours intitulé La ville comme terrain de jeu, trouve paradoxal qu’aujourd’hui, les gens vont jusqu’au bout du monde pour faire du couchsurfing et aller à la rencontre de l’autre, quand on connaît à peine celui qui habite la porte à côté. Les statistiques lui donnent raison.

     

    Plus de 30 % de Canadiens reconnaissent qu’ils se sentent déconnectés des gens qui habitent leur quartier, évaluait cette semaine le magazine Maclean’s dans un article titré The End of Neighbours.

     

    « La définition moderne du bon voisin s’est transformée. Il n’est plus une personne qui fait partie de votre vie, quelqu’un avec qui discuter accoudé à la clôture, une épaule sur laquelle s’appuyer pendant les bons et les pires moments, écrit le journaliste Brian Bethune. Il est devenu cette personne qui ne vous empêche pas de profiter des plaisirs de votre maison et ne menace pas la valeur de votre propriété. »

     

    Pourtant, le voisin a des avantages. Inestimable allié quand arrivent les vacances, car il n’a que deux pas à faire pour nourrir les chats pendant notre absence, il aurait un effet bénéfique sur notre santé. Et serait aussi important que l’air que nous respirons, évalue Susan Pinker dans son livre The Village Effect. La psychologue établie à Montréal y cite une recherche démontrant qu’un réseau social en chair et en os fortifie le système immunitaire, augmente les chances de survivre à une crise de coeur et au cancer.

     

    À Chicago, la vague de chaleur historique de 1995 a relevé un intrigant phénomène. Alors que le taux de mortalité était très élevé dans les quartiers pauvres de la ville américaine, Auburn Gresham, un quadrilatère affichant un haut taux de violence, de chômage, peuplé d’Afro-Américains et de personnes âgées, s’en tirait mieux que les cellules climatisées de Chicago.

     

    Les résidants se connaissaient et avaient organisé des rondes pour s’assurer que les voisins allaient bien. Cette veille bienveillante, aussi efficace que la clim, a permis de sauver des vies.

      

    L’harmonie sous un ciel variable

     

    « Si tu savais les vacheries que les résidants se lancent sur la page Facebook de la copropriété, me racontait un ami, propriétaire d’un condo dans un projet immobilier entassant plus de 350 unités. Je pense que je me suis mis à haïr mes voisins à cause de ça. On habite le même étage et on ne se regarde même pas dans l’ascenseur. Je pars en vacances demain et je ne saurais pas à qui demander d’arroser mes plantes. »

     

    Ce n’est pourtant pas parce que les gens sont entassés les uns sur les autres qu’ils ne se tolèrent pas. En tout cas, ma rue, une montréalaise typique, fait mentir les pronostics.

     

    Mon voisin comédien promène les chiens de Maria, qui habite à l’autre bout de la rue, quand elle a ses rhumatismes ; Helena arrose nos plants de tomates (je crois qu’elle a surtout pitié d’eux), et en échange on laisse notre plant de houblon grimper jusqu’à sa cour pour lui faire un toit végétal gratos.

     

    Voyant nos cocottes, Sébastien, un petit nouveau qui a retonti dans la ruelle hier, nous a demandé s’il pouvait les cueillir pour confectionner sa bière maison. Bien élevé, il a promis de nous apporter quelques bouteilles, « si elle est bonne, bien sûr ! ».

     

    De sa position de « fée du Mile-End » — aussi bien dire « la maman du Mile-End », puisqu’elle avoue prendre davantage soin de son quartier que de sa maison —, Patsy Van Roost remarque que le vent tourne. Les gens ont besoin de magie et veulent rencontrer l’autre. « Avant, tu pouvais cogner chez le voisin pour demander un oeuf, du sucre. Les gens veulent ça de nouveau. Mais ils ne savent plus comment faire. »

     

    Il suffit de la créer, cette occasion, de provoquer la rencontre. En invitant ses voisins à manger du gâteau. En déneigeant leur voiture après une tempête. En s’arrêtant devant chez eux pour leur parler de leur chat, de leurs vacances, de leur bébé. En prenant le temps. En étant intéressé à eux, surtout. On prend une chance d’établir le contact.

     

    Elle sait qu’avec Voisinanges, la volonté est là et tangible.

     

    Encore faut-il qu’il y ait des appels à l’aide.

     

    Parce que Patsy est un véritable papillon social, et pourtant, elle avoue que dans les moments sombres, elle préférerait tirer les rideaux et se rouler en boule au pied du lit plutôt que de demander de la compagnie. « Quand je ne vais pas bien, je ne sors pas de chez moi. Et c’est ce qui me fait douter de la viabilité du projet. Si tout le monde est comme moi, oublie ça. Il n’y a pas de projet. Est-ce que t’es comme ça aussi ? », qu’elle me demande, l’air songeur.

     

    « J’ai bien peur que oui… »













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