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    Le choix de Julie

    Christian Rioux
    25 juillet 2014 | Christian Rioux à Paris | Actualités en société | Chroniques

    Il y a plusieurs semaines, un professeur a eu la gentillesse de me faire parvenir une lettre d’une de ses étudiantes. Cette jeune fille, que nous appellerons Julie, venait de faire le choix de poursuivre ses études en anglais. Dans une écriture laborieuse, elle exprimait sa désillusion à l’égard de sa langue maternelle, le français. À l’orée de sa vie adulte, elle avouait tout simplement « ne pas aimer le français », quitte à être « le déshonneur de ce qui devrait être son peuple », écrivait-elle.

     

    Loin de la révolte que l’on ressent souvent à son âge, chacun de ses mots maladroits exprimait une immense fatigue culturelle, pour reprendre l’expression d’Hubert Aquin. Cette fatigue de devoir parler une langue qu’il faut sans cesse défendre, une langue qui sera toujours minoritaire en Amérique, une langue que Julie trouvait difficile et dont elle savait bien qu’elle ne la maîtrisait qu’à moitié. Bref une langue dont elle découvrait chaque jour qu’elle était de moins en moins la sienne.

     

    « Je comprends que le français est une part de notre culture et je comprends aussi que pour certaines personnes cette culture prend beaucoup d’importance, mais moi, je n’accorde pas une telle importance à une langue », dit-elle. Julie incrimine ses professeurs de français qui n’auraient cessé de la « sermonner » à propos de sa « langue natale [sic] » qu’elle devait « absolument maîtriser ». Elle loue au contraire ses professeurs d’anglais qui auraient su la motiver. Avec pour résultat que sa vie culturelle est aujourd’hui essentiellement en anglais. « J’en suis venue que [sic] je consommais 95 % de tout ce qui m’entourait que ce soit de la lecture, du cinéma, de la musique, etc., tout en anglais. J’en venais jusqu’à me parler en anglais dans ma tête pour être certaine qu’une fois en classe je maîtriserais bien cette langue. »

     

    Dans une terrible allégorie, elle compare son choix à « l’achat d’une nouvelle laveuse. Deux modèles vous sont offerts au même prix » avec seulement quelques « différences esthétiques », dit-elle. Mais l’une a plus d’options. « Pourquoi prendre moins d’options pour le même prix ? C’est un peu ma vision de l’anglais. »

     

    On notera que Julie n’a pas eu besoin de cours d’anglais intensifs en sixième année pour choisir d’en faire sa première langue. Elle l’a fait toute seule, sans pressions, par simple fatigue culturelle. Exactement comme l’avait prédit le journaliste Étienne Parent en 1839 lorsqu’il écrivait que « l’assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse et sera d’autant plus prompte qu’on la laissera à son cours naturel et que les Canadiens français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour-propre en soit trop blessé ».

     

    Cette fatigue culturelle est aujourd’hui omniprésente au Québec, n’en déplaise aux élites jovialistes qui se prétendent « libérées des guerres linguistiques » traditionnelles. Comment peuvent-elles ne pas entendre cette fatigue qui hurle à tue-tête jusque dans les phrases créolisées de Dead Obies, où le français lâche son dernier râle. Des phrases qui ne sont ni en farsi, ni en arabe, ni en argot, mais toujours en anglais. Voici d’ailleurs comment l’un de ses membres, Yes Mccan, décrit avec talent ce beau Québec « métissé » que l’on nous vante tant. « Mon pauvre peuple québécois, pris dans l’apprenage par coeur, dans l’histoire figée quelque part entre la Conquête et la loi 101, pas capable de se la faire son histoire, de la continuer, les bras trop engourdis par la semaine de 40 heures pis la tête dodelinante sous le poids du top 5 à CKOI. »

     

    Comment ne pas percevoir, devant ce paysage aux allures de désolation, le désir montant d’une génération de s’extraire du Québec tout entier, de son histoire qui bégaie, et finalement de sa langue, dernier boulet qui empêche notre complète immersion dans cette vibrante Amérique tant rêvée et tant désirée depuis toujours. Les beaux discours des élites montréalaises mondialisées sur le « métissage » et cette langue « imagée, musicale, riche de nombreuses influences » ne devraient tromper personne. Ils ne sont qu’un cataplasme sur les plaies ouvertes d’un Québec blessé que les mots de Mccann et de Julie ont au moins le courage de nommer. C’est ce même cri de désespoir qu’exprimaient magistralement Mathieu Denis et Simon Lavoie dans le très beau film Laurentie qui montre un Québécois en déshérence dans un Montréal où il est devenu un étranger.

     

    Pendant que nos élites se gargarisent de « métissage » dans des mots empruntés à la propagande du ministère du Multiculturalisme, des adolescents issus des milieux populaires font chaque jour le même choix que Julie. Ce choix est le même que faisait, dans les années 1950, le petit peuple ouvrier de Montréal. Lui aussi avait été trahi par ses élites. Elles avaient même poussé l’obscénité jusqu’à proposer le bill 63 qui consacrait le libre-choix de la langue d’enseignement au Québec. Aujourd’hui, ce sont nos élites médiatiques qui nous enfoncent de force dans la gorge la langue de la mondialisation. On est loin du grand Miron qui disait, au contraire, qu’au Québec, l’anglais, il fallait « se le sortir de la gueule ». Miron, reviens, ils sont devenus fous !













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