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    Échangeur Turcot

    La fin des jours heureux au 780

    Tasso Klaudianos et sa compagne Mady Sam ont fait leur deuil de leur loft voisin de l’échangeur Turcot.
    Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tasso Klaudianos et sa compagne Mady Sam ont fait leur deuil de leur loft voisin de l’échangeur Turcot.
    Relisez notre série sur les Expropriés de Turcot publiée à l'été 2011.
    Il y a trois ans, en juillet 2011, Le Devoir vous emmenait à la découverte des résidents du 780, Saint-Rémi, dans le quartier Saint-Henri, un bâtiment presque centenaire que le ministère des Transports du Québec (MTQ) devait raser en 2012 dans le cadre de la reconstruction de l’échangeur Turcot. Après trois ans de sursis, le temps de quitter les lieux est finalement arrivé. Retour sur les derniers jours du 780 et de ses occupants.

    De l’extérieur rien n’a changé. Lorsque l’on arrive depuis le sud, le bâtiment, construit en 1922 par l’Imperial Tobacco Company of Canada, émerge toujours des herbes folles qui longent la voie de chemin de fer du CN où circulent d’interminables trains de marchandises. Dans les années trente, des bateaux à vapeur déversaient leur cargaison de tabac à sécher dans un des bâtiments les plus modernes de l’époque, un dur à cuire capable de résister aux incendies et aux tremblements de terre.

    Au nord, l’échangeur a déjà perdu quelques plumes. La bretelle d’accès qui longeait le 780 a été mise à terre en mai 2014 en quelques jours à peine. Deux cents mètres à l’est, le moignon de route coupée flotte encore en l’air, un peu perdu au-dessus des arbres et des lotissements de la rue Cazelais.

    Au-dessus de la porte d’entrée, une affiche qui autrefois clamait joyeusement « Bienvenue, Welcome », pendouille désormais en lambeaux. Dans le stationnement, une vingtaine de véhicules éparpillés. Ils sont très exactement 21 à avoir payé leur loyer de juin 2014, sur les 107 logements que compte le bâtiment.

    « On a mis beaucoup d’efforts pour porter la voix populaire », rappelle Sophie Thiébaut, conseillère d’arrondissement dans le Sud-Ouest. Malgré le dépôt de nombreuses motions, et la centaine de rapports reçus durant les consultations du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de 2009, rien n’y a fait. « On a quand même réussi à faire épargner le nord de Cazelais [57 logements] », souligne l’élue de Projet Montréal. Pour Saint-Rémi en revanche, il était « impossible d’éviter le bâtiment » explique le MTQ. Force est de constater que sur le dernier plan d’ensemble des travaux du nouvel échangeur, trois voies d’accès empiètent sur la moitié nord de l’édifice.

    Surtout, après trois ans sans nouvelles ou presque, et deux changements de gouvernement, « on pensait que peut-être on allait sauver le bâtiment », reconnaît Pierre Zovilé, un locataire de longue date, « mais on rêvait en couleur ! » Le MTQ n’a jamais envisagé de changer ses plans, confirme son porte-parole Mario St-Pierre. Alors, le 9 avril dernier, le couperet tombait définitivement par voie d’huissier. Le ministère prendrait possession de l’édifice le 30 juin et il faudrait quitter les lieux avant cette date.

    Les portes rouges

    À l’intérieur, la même peinture grise luisante recouvre toujours uniformément escaliers et couloirs. À chaque étage correspond une couleur pour les rampes d’escalier et les portes des appartements. Premier étage, rouge, deuxième, bleu, et troisième, jaune. Sur les murs, les mêmes affiches : une petite île tropicale perdue dans son lagon, un hôtel désuet dans un paysage alpin, et quelques graffitis autour des portes.

    Après plusieurs vies, le bâtiment avait été racheté en 1998 par Sam Fattal, un promoteur immobilier qui a régulièrement fait les manchettes ces dernières années pour de nombreux manquements en martière de salubrité et de sécurité dans ses propriétés à travers la ville. En arrivant au 780, les résidents héritaient de quatre murs de 15 pieds de haut, dont un abondamment fenestré, d’une surface de 700 pieds carrés, ainsi que d’une arrivée d’eau. Charge à eux ensuite de se construire une maison à l’intérieur. Mezzanines, studios de photographie, entreprises informatiques, baignoires suspendues ou ateliers de peinture, les appartements du 780 étaient « de véritables petits bijoux de design tous uniques, comme chacun d’entre nous »,argumentaient les résidents en 2009 dans leur rapport au BAPE.

    Les résidents trois ans plus tard

    Premier étage, loft 153. Camilo et Minka, le couple d’artistes new-yorkais n’est pas resté longtemps, et c’est désormais Tim Ruddy, un enseignant de yoga Iyengar, qui occupe les lieux. Numéro 147, c’est l’appartement de Réjean Poudrette, photographe pour le magazine Protégez-vous. À la suite d’une entente avec le MTQ, il est en cours de déménagement, mais ne souhaite pas en dire plus sur ses projets.

    Tout au bout, côté nord, porte 140, Kate Anglehart, peintre et tatoueuse, a déménagé en octobre 2013 après avoir passé huit mois à rénover un ancien garage dans Côte-Saint-Paul. Elle retourne régulièrement au 780 pour voir des amis. « Le bâtiment a une âme », reconnaît-elle. « Cet endroit, ça a été un tremplin pour ma créativité, elle s’est emparée de moi ! »

    Au dessus, étage bleu, numéro 252, Darius Bucur, l’informaticien roumain, a disparu dans la nature. Deux portes plus loin, au 256, Tasso Klaudianos est en train de préparer ses boîtes pour déménager dans un cinq et demi de Lassalle. « L’idée, c’est que j’avais pas envie de partir de là ! », s’exclame l’homme de 66 ans, chevelure argentée et lunettes rondes. « On avait tout ici, et puis la rue Notre-Dame commençait vraiment à s’améliorer », regrette ce « vétéran du 780 », installé depuis 1998.

    Portes jaunes

    Troisième étage, à l’extrémité sud, le magnifique loft 361 est resté inoccupé depuis le départ de Julien Tardif, un illustrateur français de passage, fin 2011. À l’autre extrémité, espace 340, Robert Nolter, 78 ans et Jacqueline Pagé, 88 ans, ont déserté les lieux il y a plus de deux ans pour un appartement « très humble » dans Mercier. « On était trop nerveux, alors on a accepté l’entente avec le MTQ tout de suite », reconnaît Jacqueline Pagé, une ancienne soeur bénédictine qui a quitté les ordres à 35 ans. « Si on avait attendu, on n’aurait pas eu la force. »

    Porte jaune 350, Pierre Zovilé, architecte et inventeur, est en plein « génocide de ses archives ». Portant short et chemisette, les pieds dans un tas de lambeaux de papiers, et penché sur une déchiqueteuse, il est occupé à pulvériser sa comptabilité des années 90. En tout, ce sont une vingtaine de sacs-poubelle de paperasse diverse qui quittent les lieux par la fenêtre grâce à un système de corde. Se faire mettre dehors d’un si bel espace, « on finit par se faire une raison, mais on ne l’accepte pas ». Pour Pierre Zovilé, la force du 780 c’était d’offrir l’espace à ses résidents, un espace propice à la création. Le vrai pouvoir, c’est l’espace, affirmait-il d’ailleurs en 2011. Alors l’expropriation du bâtiment, « c’est un geste de mépris envers la créativité des citoyens et leur aptitude à se loger ».

    Et puis, porte 359, il y a Michel Charbonneau et sa compagne Lauraine, les tout premiers occupants du bâtiment, amers et épuisés par des années de lutte et d’anxiété pour sauver leur petit paradis. « Je ne veux pas quitter mon logis. C’est le bonheur total », insiste l’homme à tout faire de 57 ans. « Quand je vais décéder, je retournerai au 359 dans ma tête… » Depuis le 9 avril, tout est allé très vite, et il leur a fallu attendre la mi-mai avant de pouvoir toucher leur indemnité provisionnelle, puis trouver un nouveau logement et préparer le déménagement.

    Alors, pour se détendre, après les journées passées à travailler, rénover et empaqueter, Michel Charbonneau s’est installé un mini-putt dans le couloir, sous une affiche de James Dean, histoire de profiter une dernière fois du 780, et de son espace de liberté.
    Tasso Klaudianos et sa compagne Mady Sam ont fait leur deuil de leur loft voisin de l’échangeur Turcot. Au ministère des Transports, la décision demeure inchangée; le 780, Saint-Rémi sera rasé. Le bâtiment a été construit en 1922 par l'Imperial Tobacco Company Tasso Klaudianos dans son logement, numéro 256 Pierre Zovilé détruit ses archives personnelles Michel et Lauraine dans leur logement Kate Anglehart dans son nouveau logement Tasso Klaudiano fait ses boîtes en vue de son déménagement. Pierre Zovilé a mis au point un système de cordes pour évacuer la vingtaine de sacs-poubelle de ses documents détruits Michel Charbonneau a installé un jeu de mini-golf dans le corridor Ascenseur de «l'étage rouge»












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