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    Entrevue avec Serge Cantin

    Philosophe de la culture, spécialiste de l’œuvre de Fernand Dumont, Serge Cantin enseigne à l’université du Québec à Trois-Rivières. Il a notamment codirigé L’histoire nationale en débat. Regards croisés sur la France et le Québec (Riveneuve éditions, 2010).

    Qu’est-ce que la tradition pour vous ?

    D’abord, il importe de préciser que, quel que soit mon intérêt pour l’histoire, je ne suis pas historien mais philosophe, et que c’est avant tout d’un point de vue philosophique ou, plus précisément, anthropologico-philosophique que la tradition m’intéresse. Qu’est-ce donc pour moi que la tradition ? Rien de moins que l’une des deux grandes façons pour l’homme de se situer dans le temps, de négocier son rapport avec le mystère du temps dans lequel il est originellement jeté. Pendant des millénaires, la tradition fut cette stratégie ou ce «choix inconscient» – que l’on me pardonne l’oxymore – par lequel l’homme a réussi à donner sens à son existence malgré la conscience du temps et de la mort. Comment ? En neutralisant pour ainsi dire le pouvoir constitutif du temps, celui de produire des événements nouveaux et imprévisibles, de la contingence.

    Dans la perspective de l’homme traditionnel, le sens de ce qui arrive renvoie à ce qui est déjà arrivé, la signification du présent et de l’avenir est donnée dans un passé mythique ou religieux, un passé qu’il s’agit de sauvegarder, de perpétuer. L’histoire moderne – le point de vue proprement historique – représente la mise en question radicale de cette antériorité du sens, de cette primauté du passé que postulait la tradition. Je me plais souvent à citer la profonde formule d’Alexis de Tocqueville, qu’il a énoncée dans les années 1830 : «Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres.» Cette marche de l’esprit dans les ténèbres, voilà ce qui, selon moi, définit le mieux l’époque moderne, postraditionnelle, dans laquelle nous sommes. Ainsi, un siècle après Tocqueville, Sartre définira-t-il l’homme, l’homme pleinement historique, l’homme-projet, comme une «passion inutile». Tel est le prix à payer pour s’être libéré du poids de la tradition et avoir voulu construire par soi-même, avec les seules lumières de la raison, le sens de l’histoire.

    Dans ces conditions, peut-on encore considérer la tradition comme un bassin de sens positif (constitué par exemple par les œuvres classiques ou les valeurs universelles), ou n’est-elle plus qu’un réservoir de préjugés et de superstitions à abattre ? Autrement dit, quelle est notre situation actuelle dans cette perspective d’opposition entre le moderne et le traditionnel ? Des chercheurs parlent de modernité avancée, d’hypermodernité, de postmodernité, etc. Comment vous-même caractériseriez-vous notre société au sens large ?

    Peu importe le terme utilisé (modernité avancée, hypermodernité, ultramodernité, postmodernité, et que sais-je encore), ce qui compte c’est la définition qu’on en donne. Cela dit, le processus que je viens très sommairement de décrire – à savoir le passage de la durée traditionnelle au temps de l’histoire, de la culture prémoderne à la culture moderne –, ce processus n’est pas que négatif. Se libérer du poids que la tradition faisait peser sur le passé peut amener à voir le passé avec des yeux neufs, à en redécouvrir le sens profond, en le débarrassant des interprétations figées qui, avec le temps, ont fini par en bloquer l’accès.

    Il importe de dépoussiérer la tradition pour en faire quelque chose de vivant, quelque chose qui nous parle encore aujourd’hui. Il suffit ici de penser ici à des musiciens tels que Glenn Gould qui ont la capacité, ou le génie, de nous faire entendre comme pour la première fois des musiques mille fois entendues. Reste que, comme nous en a prévenus Hannah Arendt, la rupture du fil de la tradition a mis en péril toute la dimension du passé, risquant par là même de rendre l’homme amnésique, de lui faire perdre son identité et sa profondeur, qui ne peuvent être atteintes, selon Arendt, que par la mémoire. Mon maître Fernand Dumont a écrit à la fin de sa vie un petit livre qui s’intitule L’Avenir de la mémoire. Il y réfléchit précisément sur le danger que représente la disparition des traditions et sur l’exigence du travail de mémoire que cette disparition implique. Car si la tradition renvoyait l’homme d’autrefois directement au passé sans le recours à une mémoire proprement dite, l’homme moderne, posttraditionel, a besoin, quant à lui, de se donner une mémoire, c’est-à-dire une figure de dépassement de l’histoire dans laquelle il vit, et ce afin d’interpréter son histoire et de concevoir la possibilité d’y intervenir. Sinon, comme dit Dumont, ce sont de plus en plus (comme c’est déjà le cas) des pouvoirs anonymes qui se chargeront de conférer un sens à l’histoire commune, en confinant la masse aux « vraies affaires », c’est-à-dire au panem et circenses.


    Le Québec présente-t-il des caractéristiques propres dans cette large perspective que vous venez d’exposer ? Fernand Dumont dit que le Québec moderne a honte de son passé ou plutôt de l’image qu’il s’en fait, celle d’un monde archaïque et borné. Est-ce là, selon vous, notre principal problème ? Comment voyez-vous la situation sociale actuelle par rapport au passé, à la tradition ?

    Pourquoi le Québec n’est-il pas devenu un pays souverain ? Pourquoi le grand projet porteur de la Révolution tranquille n’a-t-il pas abouti ? Je publie ces jours-ci La souveraineté dans l’impasse, un recueil d’essais où j’ai réuni des écrits que j’ai disséminés un peu partout au cours des quinze dernières années. En les relisant pour en faire un livre proprement dit, je me suis rendu compte, encore une fois, de l’empreinte profonde qu’a laissée en moi la lecture de Dumont ; je pense en particulier à un ouvrage comme Genèse de la société québécoise, où l’auteur s’est appliqué à comprendre nos blocages politiques actuels à la lumière du passé et de la «conscience négative» que deux siècles de colonisation ont imprimée en nous. Comment dépasser cette conscience négative de soi, comment sortir enfin de la survivance culturelle pour advenir politiquement à nous-mêmes? Dumont répond à peu près ceci : en se réconciliant avec notre passé ; en interprétant autrement notre survivance, non plus qu’une «grande noirceur» dont l’Église aurait été la grande responsable, mais comme une «longue résistance» qui, loin d’être méprisable, possède une certaine grandeur. Mais pour que cette réconciliation avec notre passé puisse se réaliser, encore faut-il posséder au préalable une conscience historique, ce qui, vous en conviendrez avec moi, est loin d’être acquis notamment chez nos jeunes, que l’on continue de priver d’un enseignement de leur histoire digne de ce nom.


    Pouvez-vous évoquer des effets concrets de ce rapport négatif de la société québécoise à son propre passé ? On pense au difficile rapport au patrimoine bâti, ou encore au problème de l’éducation, mais peut-être avez-vous d’autres exemples.

    L’exemple qui me vient immédiatement à l’esprit en vous écoutant, c’est justement le sort réservé «au patrimoine bâti» qui nous a été légué par notre passé catholique. Nous ne savons trop quoi faire de toutes ces églises vides qui parsèment le territoire du Québec : les démolir, les transformer en édifices à bureaux ou à condos… ? Je ne sais pas non plus ce qu’il faudrait en faire, mais ce que je sais c’est qu’elles sont sans doute les symboles les plus patents, et les plus troublants, de la rupture profonde entre le Québec moderne et le Québec traditionnel. Par leur seule présence, ces édifices religieux posent la question de notre mémoire, de notre rapport au passé canadien-français et à la religion catholique qui en a été le signe le plus distinctif, celui qui aura permis à notre collectivité de survivre en lui fournissant une raison d’être transcendante. Que faire de ce passé ? Par quoi remplacerons-nous la religion catholique qui fut autrefois le ferment de notre identité collective ? Par la laïcité ? Mais, comme vous le savez, nous éprouvons le plus grand mal à donner à celle-ci un contenu positif, à la doter de valeurs communes.

    Comment voyez-vous l’avenir ? Par exemple, quel rôle attribuez-vous à la politique dans la construction d’une nouvelle identité québécoise ?

    Avec la Révolution tranquille, l’État québécois a rempli pendant quelque temps la fonction identitaire qui avait été celle de l’Église dans la société canadienne-française. Puis, peu à peu, comme un peu partout dans le monde, l’État s’est mis au service de la société civile et des intérêts privés, au point de perdre de vue l’idée même d’un espace public où les citoyens débattent librement de leur avenir collectif. Les semaines de campagne qui ont précédé l’élection du 7 avril furent à cet égard révélatrices de l’absence de projets collectifs. La démocratie, qui est en principe la recherche du bien commun par le plus grand nombre, est, elle aussi, une tradition à restaurer.

    Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.












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