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    Chaque jour est un poisson d’avril

    Une tentative de démasquer le coquin dans un monde de supercherie

    Le projet Terre des festivals 2014 de Marc-Antoine K. Phaneuf, réalisé avec le centre d’artistes Verticale, sème la zizanie dans l’imaginaire. Le créateur ajoute au bruit visuel ambiant en tapissant la ville de Laval de ses affiches de faux événements présentés comme réels.
    Photo: Le projet Terre des festivals 2014 de Marc-Antoine K. Phaneuf, réalisé avec le centre d’artistes Verticale, sème la zizanie dans l’imaginaire. Le créateur ajoute au bruit visuel ambiant en tapissant la ville de Laval de ses affiches de faux événements présentés comme réels.

    Je venais de terminer la lecture d’un article intitulé « 24 choses que ta meilleure amie connaît à ton sujet » lorsqu’une nouvelle a attiré mon attention sur le Web. Un homme raconte avoir été berné par sa femme, qui a prétendu pendant neuf mois être enceinte de quintuplés. Je n’ai pas cliqué tout de suite parce que, tout comme le vôtre, mon temps est très précieux.

     

    C’était sûrement là un autre piège du site satirique Le Journal de Mourréal, à la limite signé LeGorafi.fr, ai-je pensé. Mais non. C’était une vraie nouvelle. Et on n’était même pas le 1er avril. Depuis un bout de temps, la vie se paie notre tête et livre chaque matin à notre porte un lot de fausses nouvelles et de tentatives d’hameçonnage.

     

    Métro-boulot-dodo est devenu : « raccrocher au nez d’une voix automatisée qui nous déclare gagnant d’une croisière dans les Bahamas ; apprendre qu’un zoo de Copenhague tue d’inoffensifs lionceaux et un girafon qu’il décapite devant des enfants (?!?); travailler (un peu) ; éclater de rire en lisant un faux article intitulé Un baby-boomer s’indigne de l’absence de The Eagles en tête d’affiche à Osheaga  ; se coucher après avoir supprimé un texto louche ».

     

    Cessez de nous demander pourquoi on ne croit plus en rien : chaque jour ressemble à un poisson d’avril.

     

    L’intoxication virale est si omniprésente qu’elle a inspiré Terre des festivals, une série de faux événements créés par l’artiste Marc-Antoine K. Phaneuf avec le concours du centre d’artistes Verticale.

     

    Citoyens de Laval, l’installation sauvage se passe dans votre coin. Peut-être avez-vous remarqué sur les babillards de centres communautaires, d’épicerie et de dépanneurs de curieuses affiches annonçant la tenue du Salon de la serviette de table de fantaisie ?

     

    De la Journée lavalloise de la gadoue ? Du Mondial de la tondeuse modifiée ? Que la journée du bon voisinage était « annulée » ? Ils ont une date. Un lieu. Et tous mènent à un site Internet au look assez communautaire pour que tout semble aussi improbable que crédible. Le texte dévoile enfin le canular. « Une personne vraiment intéressée va aller sur le site et aussitôt découvrir la supercherie, alors que des passants n’iront pas plus loin, explique mon iconoclaste ami. Si ça se trouve, quelqu’un dira un jour à son beau-frère : “ Eille, j’ai vu une affiche du Festival de la tondeuse modifiée y a deux ans ; faudrait voir c’est où c’t’année ”, et le mondial deviendra réel dans son imaginaire. C’est ce que je vise. »

     

    Les propriétaires de commerces, premiers spectateurs de l’oeuvre, à qui le barbu de six pieds deux pouces a expliqué avec sérieux ses « fauxstivités », ont embarqué dans le jeu, tantôt affichant ses posters pour faire rire les clients, tantôt promettant d’en parler et de lui envoyer des festivaliers.

     

    S’il se sent à l’aise de berner les Lavallois ? Tout à fait. Le dandy trentenaire se défend bien de dévaloriser les autres pour son profit (la seule chose à gagner est la reconnaissance du public). Pour le Salon de la serviette de table de fantaisie, il fait bien attention de ne laisser aucun numéro de téléphone et de le tenir dans un lieu fictif afin d’éviter que les personnes âgées se déplacent. Sa limite éthique, il la trace en pensant à son grand-père.

     

    « L’idée, c’est vraiment de semer des graines et de laisser croire à ces trucs totalement fous qui vont se perdre dans une masse d’informations réelles. » Et auxquelles les gens vont potentiellement mordre à l’hameçon, comme certains lecteurs qui gobent les nouvelles inventées par LaPravda, The Onion et Le Navet.

     

    Même les journalistes d’ici et d’ailleurs se font parfois prendre par ces sites d’informations satiriques ; pensons aux médias italiens qui ont repris la nouvelle du Gorafi suggérant que 75 % des hommes pensent que le clitoris est une marque de Toyota !

     

    D’ailleurs, les gars du site québécois Le Navet se font une fierté que leurs nouvelles n’aient jamais été reprises par les médias. Ces « satirnalistes » sont toujours un peu décontenancés quand des lecteurs prennent au sérieux leurs fausses nouvelles.

     

    Avec des titres tels que « Legault veut “ respecter les contribuables ” en fermant le métro, les musées et les parcs pour enfants » et « Daniel Breton quitte la politique et ouvre une station-service à Anticosti », ce duo branché sur le soluté de LCN et RDI, qui carbure aux vraies nouvelles, s’assure que ses « infauxrmations » quotidiennes sont le plus invraisemblables possible.


    « Notre objectif n’est ni de rire ou de ridiculiser le travail des vrais médias. On aime surtout souligner les contradictions de personnages publics et de la vie moderne », explique, de son pseudonyme, Trevor Worcestershire de Kingsbury.

     

    Les contes de l’Internet

     

    « Et du matin au soir/Nous nous racontons des histoires/Et du matin au soir/Nous écoutons des histoires/Sans savoir ce qu’il faut croire », chante Jérôme Minière dans Le vrai du faux. Si facile à berner, la tromperie n’est pas si simple à cerner.

     

    Même Jean-Bruno Renard, professeur de sociologie à l’Université Paul-Valéry de Montpellier et spécialiste du canular et de la rumeur, coauteur avec Véronique Campion-Vincent du livre 100 % Rumeurs (chez Payot, sortie le 15 avril), le reconnaît. « La légende urbaine a les mêmes caractéristiques qu’un fait divers. Il n’y a qu’une recherche externe, de type enquête de journaliste et travail d’historien, qui peut rétablir la véracité d’une histoire. Dans les tweets, s par exemple, les différences observées entre l’information vraie et la fausse sont des indices et non des signes incontestables. Il n’y a aucun critère interne et littéraire pour discerner le vrai du faux. »

     

    Il n’est pas si rare que la réalité dépasse la fiction — la section « Insolite » de La Presse en témoigne deux-trois fois par jour. « Lorsque Gaétan Barrette est passé chez les libéraux, c’est le genre de nouvelle qu’on aurait écrite et qu’on se serait fait dire : “ Ben voyons, ça n’a pas d’allure. ” Même chose avec l’histoire des faux quintuplés », remarque le Navet Worcestershire de Kingsbury. Et pourtant…

     

    L’encyclopédie participative Wikipédia est emblématique de cette confrontation entre la vérité et le mensonge, comme le soulève M. Renard. « On dit que Wikipédia n’est pas fiable, mais en même temps, une autorégulation naturelle se fait par la contribution des internautes. À la fin, c’est le vrai qui l’emporte. Quoique… qui connaît la vérité, de toute façon ? »

    Le projet Terre des festivals 2014 de Marc-Antoine K. Phaneuf, réalisé avec le centre d’artistes Verticale, sème la zizanie dans l’imaginaire. Le créateur ajoute au bruit visuel ambiant en tapissant la ville de Laval de ses affiches de faux événements présentés comme réels.












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