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    Réinventer l’école au Nunavik

    Entre école et traditions, les Inuits tentent de remixer le passé et l’avenir

    Petites filles de Kuujjuaq. Au Nunavik, les trois premières années du primaire se donnent essentiellement en inuktitut.
    Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Petites filles de Kuujjuaq. Au Nunavik, les trois premières années du primaire se donnent essentiellement en inuktitut.
    Amber doit compter sur ses deux mains pour calculer combien de personnes vivent dans sa maison de Kuujjuaq, au Nunavik. Sa mère, avec qui elle vit, a eu quatre autres enfants avec son beau-père, et elle est de nouveau enceinte.

    La vie n’est pas facile pour la jeune Inuite de 13 ans, aux yeux pétillants et au visage rose, rencontrée à la maison des jeunes de Kuujjuaq. « Mon beau-père devient furieux quand il boit », raconte-t-elle. Récemment, Amber a dû courir au poste de police pieds nus, parce que son beau-père menaçait sa mère avec un couteau.

    « Parfois, j’ai envie de retourner à Inukjuak, d’où je viens. Mais je reste pour m’occuper des enfants de ma mère, parce que, lorsqu’elle boit elle aussi, elle n’est plus capable de s’occuper d’eux », confie la jeune Inuite.

    Amber aime beaucoup l’école. Elle rêvait même d’aller au cégep dans le sud, en français. « Je n’irai pas, dit-elle, parce que je suis la seule qui peut s’occuper des enfants. J’ai pensé un certain moment à les emmener avec moi. Mais quand il y a tant de problèmes à la maison, je n’arrive pas à me concentrer à l’école. J’avais une moyenne de 87 % à l’école, mais après, mes notes ont chuté à 13 % », raconte-t-elle.

    Au Nunavik, les strictes statistiques sur la réussite scolaire sont alarmantes. Jusqu’à 85 % des jeunes n’obtiennent pas leur diplôme d’études secondaires, selon le maire de Kuujjuaq, Tunu Napartuk.

    « Avant, les jeunes apprenaient en regardant. Maintenant, on leur demande de rester assis toute la journée. Et c’est un non-Inuk qui enseigne », dit le maire, dont la mère est elle-même née dans un igloo.

    Pour Mary Joan Kauki, une Inuite qui a obtenu une maîtrise en éducation par correspondance, et qui enseigne à l’école secondaire de Kuujjuaq, on ne peut pas évaluer les jeunes Inuits seulement avec des critères « occidentaux ».

    « Je crois que l’éducation est la clé, dit-elle. Mais il n’y a pas que l’éducation “ formelle ”, comme vous la concevez, qui compte. […] Les Inuits en ont assez d’entendre que ce sont toujours eux qui doivent changer. […] La réussite n’est pas uniquement liée au fait d’occuper un emploi. »

    Reste que pour l’assemblée de jeunes des 14 différentes communautés du Nunavik, qui était réunie il y a deux semaines à Kuujjuaq, l’éducation était au cœur des priorités. Les résultats de cet exercice de consultation, qui se nomme Parnasimautik, seront ultimement intégrés au « Plan Nunavik », la réponse des Inuits au Plan Nord lancé par le gouvernement Charest en 2011.

    « Je connais beaucoup d’adolescents qui ne vont pas à l’école. Il devrait y avoir des conséquences pour les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école, même s’ils ont toutes sortes de raisons », disait Jeannie Calvin, une jeune femme de Kuujjuarapik qui participait à cette assemblée.

    « Il y a des jeunes qui croient que la Protection de la jeunesse devrait faire un suivi auprès des parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école. C’est un peu radical comme solution, mais peut-être que nous en sommes là », soulève le maire Napartuk.

    Une école trop souple

    Parallèlement, les jeunes se plaignent que l’école du Nunavik n’est pas assez exigeante, et qu’ils accusent deux ans et demi de retard lorsqu’ils s’inscrivent au cégep dans le sud.

    « Ils trouvent que l’école est trop facile », dit Maggie Emudluk, la présidente de l’administration régionale Kativik.

    Pour son mari Jean Leduc, qui fut directeur d’école 25 ans dans la petite communauté de Kangiqsualujjuaq, les choses vont cependant en s’améliorant.

    « Avant, on n’arrivait à en diplômer que quelques-uns, dit-il. Il y a de plus en plus de jeunes Inuits qui sont allés à l’école et qui comprennent mieux le système », affirme cet ex-directeur aujourd’hui retraité.

    Hilda Snowball, la jeune mairesse de 25 ans de Kangiqsualujjuaq, en est un bon exemple. « Mes parents ne sont jamais allés à l’école, dit-elle. J’ai été élevée par ma grand-mère. » La jeune femme, qui participait à la conférence des jeunes, rappelle que la nouvelle génération souhaiterait avoir plus de contacts avec les aînés et se montre soucieuce de préserver la langue. Depuis plusieurs années, les trois premières années du primaire se donnent essentiellement en inuktitut, au Nunavik. Et puis le port des mocassins, ces magnifiques bottes brodées et perlées que portent les aînés, revient à la mode au Nunavik. Des ateliers de couture se donnent pour apprendre à les confectionner.

    « Nous sommes préoccupés par le fait que certains mots de la langue inuktitute se perdent. Le nom de certaines parties des animaux, par exemple, le nom de certaines plantes, et le nom de certains territoires de chasse », raconte Hilda Snowball.

    Retrouver les noms des lieux

    Le lendemain, lorsque nous partirons tous ensemble pour aller pêcher l’omble de l’Arctique sur la rivière Korac, Maggie, l’aînée, qui a vu le jour avant même que le village de Kangiqsualujjuaq soit créé, traduit pour les jeunes le nom du lac où les femmes vont chercher de l’eau, celui de la montagne où on avait laissé une peau de caribou.

    À la pêche, il faut les voir attendre patiemment surgir l’omble, par le trou qu’ils ont creusé dans la glace noire, parfois avec un vilebrequin à moteur, parfois à l’aide d’un simple pic de bois. « Le vilebrequin à moteur va plus vite », reconnaît Tooma Etok, du programme de soutien aux chasseurs et pêcheurs. « Mais le pic permet de creuser plus profond. »

    Si les ski-doos ont remplacé les traîneaux à chien, l’intensité et l’importance de la pêche demeurent les mêmes.

    « J’adore voir le poisson qui brille dans la pénombre sous la glace. Quand j’en vois un, je rêve d’en voir d’autres », dit Nancy Etok, une ex-enseignante devenue adjointe du directeur de l’école de Kangiqsualujjuaq. « Même lorsque je ne prends rien, j’adore pêcher », rit-elle.

    Le soleil baisse sur la rivière Korac. La température a chuté encore de quelques degrés. Les quelques arbres, maigres, frissonnent dans le froid polaire. Et Nancy continue de guetter le poisson, sans relâche, jusqu’à la nuit tombée.



    Petites filles de Kuujjuaq. Au Nunavik, les trois premières années du primaire se donnent essentiellement en inuktitut. Au Nunavik, les mocassins brodés, portés par les aînés, reviennent à la mode chez les jeunes. Ici, une jeune femme suivant un atelier de couture de mocassins à Kangiqsualujjuaq. Tommy Baron, employé de l’administration régionale Kativik, a récemment tué un ours blanc qui avait attaqué sa femme, dans une cabine où ils campaient, au nord de Kangiqsualujjuaq. La femme de Tommy Baron est sauve. Mais plutôt que de manger l’ours, qui avait commis un acte mauvais, les aînés ont décidé de le noyer dans l’océan. À Kangiqsualujjuaq, les ski-doos ont remplacé les traîneaux à chien, mais la pêche garde toute son importance.












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