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    Le mythe de la cité intelligente

    Derrière la technologie, l'illusion

    Cette idée d’un environnement numériquement plus efficace serait à des années-lumière du présent immédiat.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Cette idée d’un environnement numériquement plus efficace serait à des années-lumière du présent immédiat.
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    La perspective a, par les temps qui courent, tout pour séduire. Imaginez : une ville dans laquelle les embouteillages n’existeraient plus, où bus et métro ne seraient plus jamais en retard, adaptant même leur passage, grâce à la technologie dite prédictive, en fonction des masses d’humains à l’approche des arrêts et des stations.

    Dans cet environnement urbain, la corruption ne serait qu’un lointain souvenir, en raison de systèmes de gestion capables de suivre l’argent du contribuable à la trace, au cent près, dans les méandres de l’administration publique, de l’appel d’offres à la signature d’un chèque. Mieux, un nid-de-poule pourrait être comblé dans l’heure suivant son apparition, l’éclairage urbain modulerait son intensité en fonction de la luminosité naturelle, par souci d’économie d’énergie, et les résidants vivraient heureux dans des maisons capables de produire leur propre énergie, seraient avertis par texto 30 minutes avant le passage des chasse-neige dans leur rue, histoire de réduire au minimum les contrariétés liées au déplacement et au stationnement des voitures dans d’autres rues en pareille circonstance.

    Ville de rêve ? « Ville intelligente » plutôt, comme le veut la formule consacrée qui se répand depuis quelques mois dans la sphère publique, dans le discours des politiciens, dans les assemblées d’actionnaires des géants de l’informatique qui, en choeur, brandissent désormais cette idée d’un environnement urbain technologiquement plus efficace comme argument de vente d’un avenir meilleur. « Montréal intelligente, c’est l’antidote à la morosité et au cynisme ambiant », résumait Denis Coderre, le maire de Montréal, lors de la dernière campagne électorale, en y ajoutant les mots « transparence », « développement », « solution »

    Et ce, avec un enthousiasme qui peine toutefois à cacher la véritable nature de cette révolution numérico-urbaine : pour le moment, cette « ville intelligente » ne serait finalement rien d’autre qu’un leurre, qu’une coquille bien vide mise au service de la communication politique pour détourner les regards des impasses dans lesquelles les villes occidentales sont en train d’entrer.

    Marketing politique

    « L’idée de ville intelligente, c’est du marketing politique, lance à l’autre bout du fil Éric George, le directeur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS) de l’UQAM. Dans des environnements où les inégalités augmentent, où le vieillissement de la population amène des enjeux de gestion délicats, où les questions écologiques émergent, où de nouveaux territoires entrent dans la compétition des villes, où les influences se déplacent, c’est un vocable qui exprime un remède, qui invite à l’optimisme alors que l’on ne sait pas où l’on s’en va. C’est là pour faire rêver, pour nourrir l’imaginaire », comme le faisaient les images des voitures volantes et les récits de téléportation, de trottoirs roulants dans les journaux du début du siècle dernier, lorsqu’ils se mettaient à imaginer les années 2000.

    Solution actuelle à des problèmes qui le sont tout autant, la « ville intelligente » semble, à écouter les élus, à nos portes, même si dans les faits, cette idée d’un environnement numériquement plus efficace est finalement à des années-lumière du présent immédiat. « On est encore loin de la ville intelligente, lance Marie-Andrée Doran, la directrice de l’Institut technologies de l’information et sociétés (ITIS) de l’Université Laval, qui, depuis 2009, se questionne sur ce concept de ville connectée. Nous sommes à l’étape de définir ce que cela est vraiment. »

    « On en parle beaucoup, c’est vrai, ajoute Stéphane Roche, professeur en sciences géomatiques dans le même établissement universitaire, mais dans les tissus urbains existants, les développements concrets sont rares », et le minimum requis pour commencer à rêver de système de guidage automatique des transports, de gestion numérique des mouvements d’argent public, d’électrification intelligente du tissu urbain y est également, dans la plupart des villes du monde, inexistant.

    Données ouvertes

    C’est que la « ville intelligente » trouve son carburant principal dans la donnée numérique, celle générée par des capteurs installés dans des feux de circulation, par les systèmes GPS des voitures, des autobus, des citoyens à pied, par les compteurs électriques d’une maison, celle aussi, non nominative, provenant des services publics et portant sur l’état des infrastructures, leur gestion, sur les contrats publics, sur les finances… Données que l’administration doit, dans un contexte de ville connectée, partager librement entre ses services, mais également avec les citoyens et les entreprises.

    « La ville intelligente passe forcément par l’ouverture des données de la ville, qui va devoir accepter aussi de s’ouvrir aux données provenant des citoyens », résume Stéphane Roche. Il ajoute que cette logique, ce prérequis, se bute actuellement à des cultures ancrées de contrôle de l’information par les fonctionnaires dans la plupart des administrations publiques, culture qui nuit forcément à cette « libération » et à l’avènement de ces villes dites intelligentes.

    À Montréal, un portail de données numériques ouvertes a été mis en place il y a quelques années, mais il est également régulièrement critiqué pour le manque de pertinence des jeux de données qu’il offre. Pis, sur les 1712 bus en circulation, à peine 15 % sont équipés d’un système GPS, et les ondes cellulaires sont quasi inexistantes dans les galeries du métro, empêchant par le fait même la communication en format mobile dans ce haut lieu des déplacements urbains.

    « À Toronto, d’où je reviens d’une mission, il existe 800 tableaux de bord fournissant aux gestionnaires, pour des prises de décision, des données numériques sur la ville en temps réel », dit Harout Chitilian, responsable du dossier de la ville ouverte dans l’administration Coderre. À Montréal ? « Nous n’en avons aucun. Il y a donc tout à faire, et ce, en acceptant d’ouvrir un peu les fenêtres pour faire entrer de l’air frais [dans l’appareil municipal]. »

    « Tout cela peut avoir l’air d’une utopie, dit Marie-Andrée Doran, mais je souhaite que l’on n’en reste pas là. La ville intelligente relève d’un enjeu d’attractivité et de développement durable pour les villes placées désormais dans un nouveau cadrede compétition entre elles. Il va y avoir beaucoup de choses à mettre en place pour concrétiser ce projet, mais il faut commencer à y penser dès maintenant » pour commencer à voir le début d’un commencement d’une ville intelligente dans deux, peut être trois décennies », estime-t-elle.

    Une perspective qui laisse finalement bien du temps pour en rêver en attendant l’autobus sur un coin de rue enneigé ou dans une voiture immobilisée sur un pont congestionné.

    ***

    Mirage dans le désert du Nouveau-Mexique

    Cela n’aura été finalement qu’un mirage dans le désert du Nouveau-Mexique : CITE — acronyme de Center for Innovation Testing and Evaluation —, cette ville intelligente laboratoire censée mettre à l’épreuve les technologies urbaines d’aujourd’hui et de demain dans un environnement bâti dans la région de Hobbs, à 500 km au sud-est d’Albuquerque, ne verra finalement pas le jour en 2014, comme prévu. « Le projet n’existe plus », a résumé, laconique, John J. Murphy, le directeur général de Hobbs, dans un échange par courriel avec Le Devoir.

    Annoncée en grande pompe il y a deux ans, CITE se voulait le symbole de l’émergence des villes intelligentes en Amérique du Nord, mais également le terrain d’expérimentation in vivo des systèmes de transports et d’infrastructures connectés, de réseaux électriques intelligents et autres applications concrètes avant leur déploiement dans les villes d’aujourd’hui et de demain. Un milliard de dollars devait être injecté dans la première phase de cette aventure, pilotée par le Pegasus Global Holding, une société d’investissement britanico-américaine, qui, dans les derniers mois, a laissé plusieurs questions du Devoir sur l’avancement de ce projet sans réponse.
    Cette idée d’un environnement numériquement plus efficace serait à des années-lumière du présent immédiat. Le Center for Innovation Testing and Evaluation qui devait voir le jour dans le désert du Nouveau-Mexique n'aura finalement été qu'un mirage.
     
     
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