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    Climat de peur dans le Village

    Tommy Millette, coloriste dans un salon de coiffure le jour, drag-queen le soir, n’ose plus marcher seul dans les rues du quartier la nuit depuis qu’il a été témoin d’une agression sauvage à la sortie d’un bar.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tommy Millette, coloriste dans un salon de coiffure le jour, drag-queen le soir, n’ose plus marcher seul dans les rues du quartier la nuit depuis qu’il a été témoin d’une agression sauvage à la sortie d’un bar.
    Écoutez notre journaliste Marco Fortier en entrevue au 98,5 FM au sujet de notre dossier.


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    Christian Beaudoin a eu la peur de sa vie le 11 janvier dernier. Il traversait la rue Sainte-Catherine dans le village gai pour héler un taxi au terme d’une soirée passée entre amis. La tête penchée sur son téléphone pour envoyer un texto, il est happé au collet par l’arrière, poussé au sol et passé à tabac par quatre hommes. Les côtes et l’épaule meurtries, le visage ensanglanté, il a échappé à ce cauchemar grâce à un passant venu à son secours et qui a ensuite appelé l’ambulance et les policiers.

    Le portrait tuméfié de Christian Beaudoin a fait le tour des réseaux sociaux, partagé sur Facebook par des tonnes d’abonnés révoltés. « Je n’aurais jamais pensé que cela pouvait m’arriver. Je suis plutôt costaud. Les coups de pied et les coups de poing sont arrivés si vite sur ma tête et dans mes côtes, que j’ai seulement pu me protéger le visage »,raconte-t-il.

    « À l’hôpital, j’ai décidé de prendre une photo et de la mettre sur Facebook pour dénoncer cette violence gratuite. La police refuse de dire qu’il s’agit d’actes homophobes, mais si ce n’est pas le cas, pourquoi ces gars-là ne vont pas tabasser des hommes sur la rue Crescent, alors ? »

    Ce soir-là, Christian n’a pas été la seule victime de la violence qui gangrène le Village depuis des mois. Trois autres agressions ont été rapportées coup sur coup dans des lieux distincts le même week-end au poste de quartier 22, avenue Papineau. Des assauts qui s’ajoutent à d’autres survenus l’automne dernier, notamment celui du DJ Alain Jackinsky, roué de coups par cinq hommes et femmes à la sortie du bar Sky. Dans un quartier où l’insécurité est déjà palpable, cette nouvelle vague de brutalité a fait déborder le vase.

    « Il y a des agressions contre des hommes, des femmes. Les gens ne se font même pas voler, c’est de la violence gratuite », déplore Ghislain Rousseau, qui a aidé Christian Beaudoin à porter plainte et à obtenir l’aide du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels.

    Ces incidents, qui ont connu une diffusion virale sur les réseaux sociaux, ont donné naissance à un mouvement spontané de citoyens gais et hétérosexuels, le Collectif carré rose, qui cherche à brasser la cage et obtenir des actions concrètes de la police et de la Ville de Montréal.

    « Depuis le printemps 2013, il y a une détérioration de la qualité de vie dans le quartier », déplore Luc Généreux, qui a goûté à la méthode dure appliquée par la racaille locale. Debout sur la terrasse de son commerce, il a eu le malheur de photographier, avec son téléphone intelligent, un toxicomane qui l’invectivait. « Il m’a poussé par terre et avant même que je puisse faire quoi que soit, il m’a battu. Des clients m’ont sorti de là. Mais j’ai porté plainte et l’agresseur a été déclaré coupable. Il faut que les gens dénoncent », insiste ce dernier, comme le réclame aussi le collectif Carré rose.

    La violence réelle, pense-t-il, serait beaucoup plus importante que celle déclarée par la police. Plusieurs victimes, par crainte de représailles, se taisent. Résidants et commerçants, eux, encaissent le coup, évitent certains coins de rue le soir, surtout les abords des métros Papineau et Beaudry et le parc Serge-Garand, situé juste derrière.

    Une agression traumatisante

    Tommy Millette, lui, n’ose plus marcher dans le quartier la nuit venue depuis novembre dernier : un soir, en sortant du Sky, il a vu un homme se faire fracasser le crâne contre un mur de briques par deux agresseurs. Ils ont poursuivi et frappé leur victime durant de longues minutes, entre le Sky et l’Apollon, deux bars populaires du Village. Une dispute au sujet d’un téléphone aurait déclenché la bagarre.

    La victime est sortie amochée — et en ambulance — de cette agression sauvage. Et Tommy Millette, lui, est encore ébranlé. « Depuis ce temps-là, je ne marche plus dans le quartier aux petites heures du matin. Je prends toujours un taxi », explique ce grand gars aux cheveux bleus et au visage constellé de piercings.

    Ses cheveux bleus, il les arbore durant le jour, lorsqu’il travaille comme coloriste dans un salon de coiffure du boulevard de Maisonneuve. Le soir, il se transforme en drag-queen et donne des spectacles dans les bars du Village, y compris au célèbre cabaret Chez Mado.

    Tommy Millette est un oiseau de nuit. Un habitué des soirées endiablées du Village. Mais il ne se sent plus en sécurité dans ce quartier qui s’étire sur deux kilomètres de part et d’autre de la rue Sainte-Catherine, entre les stations de métro Berri-UQAM et Papineau.

    Des scènes de déchéance

    Une tournée du Village, cette semaine, a permis à l’équipe du Devoir de constater les sources d’inquiétude des résidants. Le petit parc Serge-Garand, requinqué par la Ville, est le repaire affiché des petits revendeurs de drogue bon marché qui font la pluie et le beau temps dans le quartier. Place Émilie-Gamelin et à la station Beaudry, ils attirent dans leur sillage une faune vulnérable et mal en point. Jeunes de la rue et toxicomanes sont recrutés comme clients ou, pour pas cher, comme intermédiaires pour vendre la drogue à d’autres.

    Au coin des rues, de jeunes « guetteurs » montent la garde, pendant que les transactions se concluent à la sauvette dans les ruelles.

    Aux petites heures de la nuit, les « multipoqués » convergent vers le peep-show, près de la rue Saint-Thimothée, devenu le quartier général de ceux qui marchandent, pour quelques piastres, les drogues sales aux toxicomanes de tout acabit. Les lendemains de veille donnent lieu à des scènes de déchéance humaine désolantes dans les arrière-cours, affirme Ghislain Rousseau. Dans les ruelles et impasses attenantes à la rue Saint-Thimothée, des drogués partis en orbite sont parfois échoués sur le pavé ou errent, le regard hagard. « On a fermé les yeux sur le problème, mais ça ne fait qu’augmenter », déplore ce résidant du quartier depuis plus de 20 ans et commerçant.

    Déjà en 2011, Rousseau, menacé par des individus homophobes, avait alerté l’administration Tremblay et réclamé un meilleur éclairage des parcs problématiques et une augmentation de la surveillance policière. Le mouvement « J’aime mon Village » était créé pour sensibiliser décideurs et citoyens à l’urgence de la situation. Si la cohabitation avec les personnes itinérantes s’est adoucie grâce à la présence d’intervenants dans la rue, la petite criminalité, elle, prolifère, insiste-t-il.

    L’époque du Village où l’ambiance festive, éclatée, transformait le quartier en un lieu de fête permanent semble être chose du passé, clame un autre résidant qui tient commerce, mais préfère garder l’anonymat. « Le Village n’est plus ce qu’il était. Dans les années 90, les bars étaient pleins à craquer, la drogue était bonne, on avait du fun », affirme ce quarantenaire.

    ***

    Le Village est sécuritaire, selon le SPVM

    Les agressions contre la personne et les crimes homophobes sont à la baisse malgré le sentiment d’insécurité bien réel dans le Village, selon la police. « On est au courant du sentiment d’insécurité. C’est un élément important. Mais le Village est un endroit sécuritaire », dit Vincent Richer, le commandant du poste de quartier 22, qui englobe la partie est du quartier. Les voies de fait avec lésion et les agressions ont baissé de 22 % — de 92 à 73 — entre 2012 et 2013, sur tout le territoire du poste 22 (qui est plus grand que le Village), selon l’officier. Le nombre de crimes homophobes signalés est resté relativement stable, de 9 à 8. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) affirme prendre les moyens pour mettre fin au sentiment d’insécurité qui s’est emparé du Village. La présence policière a augmenté. À toute heure du jour ou de la nuit, il est difficile de circuler dans la rue Sainte-Catherine sans apercevoir une voiture de patrouille ou des policiers à pied. À la sortie des bars, au petit matin, plusieurs autopatrouilles se garent devant le Sky et l’Apollon. La police envisage aussi d’installer des caméras de surveillance dans le quartier. Le commandant Richer encourage aussi les victimes d’agression ou d’autres crimes à porter plainte. « Ça nous aide beaucoup à mener nos enquêtes lorsque les victimes dénoncent les actes criminels », dit-il. Le SPVM offre même un formulaire en ligne pour signaler des actes criminels.


    Tommy Millette, coloriste dans un salon de coiffure le jour, drag-queen le soir, n’ose plus marcher seul dans les rues du quartier la nuit depuis qu’il a été témoin d’une agression sauvage à la sortie d’un bar. Notre dossier expose les multiples pièces du puzzle qui ont contribué à faire du village gai un quartier explosif.












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