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    Le froid : l’habiter ou le fuir?

    Gilles Vigneault — comment ne pas l’évoquer ici? — chante «Mon pays, c’est l’hiver». Peut-être sera-ce le seul pays que nous aurons jamais, d’ailleurs.

    9 janvier 2014 |Monique Durand - Écrivaine* et collaboratrice du Devoir, elle a prononcé récemment une conférence à l’Université de Versailles–Saint-Quentin-en-Yvelines en France, dans le cadre d’un colloque international portant sur le froid. En voici des extraits. | Actualités en société
    Gilles Vigneault et Robert Charlebois chantent les beautés de l’hiver québécois.
    Photo: François Pesant Le Devoir Gilles Vigneault et Robert Charlebois chantent les beautés de l’hiver québécois.

    Le froid, et son incarnation dans l’hiver, la neige et les tempêtes, pourrait définir une âme québécoise depuis toujours trempée dans le paradoxe. Comme une génétique inscrite dans le désir d’hiver et, en même temps, son repoussoir.

     

    État endémique d’écartèlement, de tiraillement. On aime vivre dans ce désert où les tempêtes viennent s’engouffrer, mais on ne rêve que de s’en échapper, partir avec la banquise vers des lointains idylliques et des recommencements fabuleux, quitter à jamais ce pays extrême où le froid raccourcit les jours de son peuple à force d’hivers.

     

    Il n’est ni de lieu ni d’état où l’on ne ressente plus viscéralement ce pays non-pays appelé Québec. Quand le sol veut s’arracher, quand les fenêtres des maisons vibrent de vent et de poudrerie, quand le fleuve déchaîné se brise en rangs d’écume. Alors on rentre en soi, on se recroqueville. Désordre au-dehors. Calme, exultation tranquille au-dedans. Moment de présence à nul autre pareil au fond duquel, curieusement, on n’aspire qu’à une chose : être ailleurs, sous des cieux moins hostiles.

     

    On rêve de temps doux, de températures clémentes, ah ! vivre enfin ! Sous quelques palmiers peut-être. C’est Robert Charlebois chantant : « Demain l’hiver, je m’en fous, je m’en vais dans le sud au soleil… » Oui mais, une fois rendu sous les palmiers, ne désirer que les lèvres bleues des routes de givre entre Sept-Îles et Port-Cartier, Rimouski et Mont-Joli, Montréal et Saint-Hilaire. État paradoxal. Déchirement. C’est le même Charlebois qui chante : « Je reviendrai à Montréal, me marier avec l’hiver. »

     

    Solitude magnifique. Que de flocons à penser et d’éclaircies à imaginer. Du temps pour parler à tous ces oiseaux qui peuplent nos têtes. Du temps enfin. Oui, mais aussi solitude lourde. Enfermement. Désoeuvrement. Absence.


    Modernité

     

    Bien sûr, la modernité a rattrapé l’hiver et nos modes de vie. Nous nous sommes inventé des villes souterraines pour échapper au froid mordant, des villes qui ne sont plus dépendantes des éléments. Plus besoin de mettre le nez dehors. Métro, boulot, dodo sous la terre gelée. Nous nous sommes inventé des villes-murs, comme à Fermont, dans le nord du Québec, où les trois quarts de la population vivent dans un immense édifice, appelé « le mur », dressé contre les vents du nord.

     

    Nous avons même inventé un mot, « nordicité », dont la paternité revient à un géographe québécois, Louis-Edmond Hamelin. Il fallait accepter le nord en nous. Et se réconcilier avec l’idée que Jacques Cartier, plutôt que d’aboutir en Caroline du Sud, a eu l’idée saugrenue d’entrer en Amérique par la terre de Caen, les icebergs et le fleuve-scorbut. Le mot « américanité » est né, il nous semble, à peu près en même temps dans notre vocabulaire. Nous allions désormais assumer notre expérience continentale et prendre l’hiver à bras-le-corps, vêtus de nos vêtements thermos et autres Kanuk. Bonjour l’hiver, enfin réhabilité !

     

    Mais des centaines de milliers de Québécois s’envolent encore chaque fin d’automne pour humer les hibiscus et les citronniers de la Floride, partis à la première feuille tombée, revenus au premier bourgeon qui éclate. Mais, dans les villes, nous continuons à courir d’une maison chauffée à une voiture chauffée à un stationnement chauffé à un bureau chauffé. Évacuer le froid de nos vies. L’éluder. Faire comme s’il n’existait pas.

     

    Nos frères et nos soeurs autochtones du Nord, de tout temps, semblent avoir mieux assumé leur destin emmaillé à l’hiver. Leur littérature naissante témoigne du froid plutôt comme une figure d’apaisement. « Je deviens l’hiver pour me reposer », écrit la poète de Mingan, Rita Mestokosho. « La neige recouvre le lac. Tout repose, les âmes anciennes et les familles en vacances », écrit aussi Naomi Fontaine de Sept-Îles. Le froid devient ainsi lieu, état, pour se poser, se déposer.

     

    Alors, habiter ou fuir ? Les deux. Besoin des deux, d’habiter et de fuir, contradiction, antinomie, sorte d’incomplétude ontologique qui définit depuis toujours peut-être la psyché québécoise. Habiter parce que l’on peut fuir. Et fuir parce que l’on peut habiter. S’implanter ou s’en aller : tel fut le dilemme dès le commencement. Parmi ceux qui en avaient les moyens, les arrivants en Nouvelle-France furent nombreux, plus de la moitié, à choisir de rentrer dans la mère patrie.

     

    Le « fou feu froid de la neige », écrit Gaston Miron, a fait de nous des êtres paradoxaux et peut-être un peu schizoïdes, semant en nous un sentiment d’insuffisance. De manque. Comme chaque fois que revient l’automne, comme une petite mort. On ne s’y habitue jamais.

     

    Mais voilà, ces petites morts sont en même temps des chemins de connaissance, des pistes délicates tracées dans l’éventail des sentiments humains, elles sont ce qui nous rend l’existence infiniment désirable et précieuse. L’hiver, parce qu’il y a le fol et si court été et la brise moelleuse de juillet.

     

    C’est ainsi que le froid, la neige et les tempêtes nous ont fait écrire. Sur tous les tons et dans tous les registres. De l’enfermement oppressant du poème Soir d’hiver d’Émile Nelligan… « Ah ! comme la neige a neigé !/Qu’est-ce que le spasme de vivre »… à la luminosité quasi extatique du poème La neige d’Anne Hébert… « La neige nous met en magie/blancheur étale/plumes gonflées/où perce l’oeil rouge de cet oiseau/Mon coeur »… à l’inoubliable et exaltée Marche à l’amour de Gaston Miron : « par le mince regard qui me reste au fond du froid/j’affirme ô mon amour que tu existes ».

     

    Le froid est et restera au fondement de ce que nous sommes, la fondation de notre demeure. Une demeure où se mêlent des matériaux composites : candeur et nostalgie, joie de vivre et dépression, victoires et défaites. On peut voir dans l’hiver tout et son contraire. La prison. Et la folle furieuse liberté, la flamboyante solitude dans l’air sauvage. C’est selon les jours et les périodes de la vie.

     

    Gilles Vigneault — comment ne pas l’évoquer ici ? — chante « Mon pays, c’est l’hiver ». Peut-être sera-ce le seul pays que nous aurons jamais, d’ailleurs. Celui-là éternel, sans possibilité d’être confisqué, désossé, refusé. À moins que les changements climatiques viennent tout bousculer dans un avenir aujourd’hui insoupçonnable.


    Monique Durand - Écrivaine* et collaboratrice du Devoir, elle a prononcé récemment une conférence à l’Université de Versailles–Saint-Quentin-en-Yvelines en France, dans le cadre d’un colloque international portant sur le froid. En voici des extraits. L'auteure est membre du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière affilié au cégep de Sept-Îles.













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