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    Dialogue sur le premier demi-millénaire du Prince de Machiavel

    Vue sur la ville de Florence, approximativement vers 1493. Auteur inconnu.
    Photo: Vue sur la ville de Florence, approximativement vers 1493. Auteur inconnu.

    Christian Nadeau enseigne l’histoire des idées politiques, mais aussi la philosophie morale et politique, à l’Université de Montréal. Spécialiste de Jean Bodin, de Hobbes et de Machiavel, ses travaux portent notamment sur la tradition républicaine depuis la Renaissance, la question de la responsabilité collective et les théories de la démocratie. Il a récemment publié chez Boréal Liberté, égalité, solidarité. Refonder la démocratie et la justice sociale (2013) et Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice (2010).

     


    Le Prince a 500 ans et, pourtant, la pensée de Machiavel semble encore d’actualité. En tout cas, le machiavélisme est constamment évoqué dans le discours public. Comment expliquez-vous cette fortune exceptionnelle, la persistance de cette perspective ?

     

    Dès le départ, la réception populaire de Machiavel a assuré d’une certaine manière sa postérité. Ce qu’on a appelé le machiavélisme se forge très tôt, dès les guerres de religions, en France. Un auteur nommé Innocent Gentillet (ça ne s’invente pas) publie des textes de Machiavel complètement tronqués : les Discours sur les moyens de bien gouverner, ou Anti-Machiavel, qui datent de 1576. Il crée d’une certaine manière le machiavélisme, c’est-à-dire, en gros, une pensée politique qui serait complètement italienne. Dans cette histoire, il ne faut pas oublier que Gentillet vise le pouvoir des Médicis, l’influence de plus en plus grande de l’Italie dans l’entourage de la reine Catherine. En plus, Gentillet est huguenot et pour lui, s’attaquer à l’Italie, c’est aussi viser Rome. Bref, dès le départ, on fait dire le pire à Machiavel et c’est ce pire qui va assurer la postérité du Prince. Aujourd’hui, d’une certaine manière, on est encore tributaire de cette présentation tronquée. Quand Pierre Elliott Trudeau ou d’autres se réclament de Machiavel, il y a clairement une forme de cynisme politique, alors que la pensée de cet auteur est beaucoup plus riche.

     

    À partir de quand les interprétations changent-elles, au moins dans le monde savant ?

     

    En gros, à partir du XVIIIe siècle, avec des auteurs comme Rousseau et Diderot qui vont montrer qu’on connaît très mal Machiavel et qu’on ne peut le limiter à ce discours sur la volonté de puissance des princes. On commence aussi alors à connaître d’autres oeuvres de Machiavel, dont les Discours sur la première décade de Tite-Live. On dit souvent qu’il y a deux Machiavel, celui qui s’adresse aux princes et un autre républicain, avec ces Discours… Tout le problème consiste à conjuguer ces deux penseurs. Dans les cinquante dernières années, en France, en Italie, on a insisté toujours plus sur une oeuvre que sur une autre. La traduction plus républicaine, dans laquelle je me situe, lit davantage les Discours sur la décade de Tite-Live tout en conservant une certaine gêne par rapport au Prince. Les lectures plus conservatrices, celle de Leo Strauss par exemple, font le contraire en focalisant sur Le Prince.

     

    L’une et l’autre interprétations ne se lient-elles pas dans l’idée d’une réflexion sur la nature ou les fondements du politique, voire de la démocratie ?

     

    Oui, mais à condition de ne pas produire d’anachronisme. Le terme « démocratie » n’apparaît pas dans les textes. Quand Machiavel pense à un gouvernement populaire, il songe à des moyens qu’aujourd’hui on associerait à la démocratie mais qui n’ont pas la même signification. Il songe surtout à des moyens d’opposition. Il veut par exemple que le peuple puisse juger les grands. Il suppose aussi une institutionnalisation de la confrontation pour éviter la logique des purs rapports de force. Machiavel nous donne donc des catégories pour penser la question politique de manière strictement temporelle, sans référence théologique. Il recommande de penser ce qu’est la politique en considérant la finitude humaine et donc la finitude des institutions. Comme les hommes et les femmes, les institutions, naissent vivent et meurent.

     

    Comment se maintiennent-elles alors ?

     

    Ça dépend. Si un prince hérite d’une principauté, il doit essayer de la maintenir dans la tradition. Il est dans un régime temporel où les moeurs sont dans la longue durée. En revanche, si un prince conquiert un autre État, comme corps étranger, il doit instaurer un ordre nouveau et tout raser. Machiavel nous dit donc que le prince doit être en adéquation avec la situation à laquelle il se confronte et ce qu’il est lui-même.

     

    Machiavel ajoute que le prince doit être courageux pour affronter les contingences. Il parle de virtù et de fortuna. Pouvez-vous expliquer ces notions centrales de l’oeuvre ?

     

    La virtù, ce n’est surtout pas la vertu. L’étymologie de virtù évoque la virilité. Ce que Machiavel dit, dans une fameuse tirade qu’on comprend souvent très mal, c’est que la fortune est une femme et qu’il est nécessaire de la soumettre et de la battre. Il ne fait pas référence à un personnage féminin, mais à la déesse de la fortune qui, dans la mythologie, est capricieuse et insaisissable. Elle incarne la contingence. Machiavel dit alors que, pour faire face à cette force, il faut devenir soi-même la fortune de la fortune. Autrement dit, il ne faut pas être sage ou prudent puisque la fortune n’a ni sagesse ni prudence. Voilà d’ailleurs pourquoi les jeunes, moins prudents que les vieux, entretiennent des rapports plus fructueux avec la contingence.

     

    Cette leçon générale peut-elle servir en dehors de la sphère politique, pour guider d’autres pouvoirs ?

     

    On insiste beaucoup sur l’art de gouverner chez Machiavel. Ses trucs sont repris dans les manuels de gestion. Pour moi, ça ne fait que reproduire le cliché mis en place par Innocent Gentillet. Comme si Le Prince n’était qu’un petit manuel sur les vertus propres au manager, à un leader. C’est tout sauf ça au fond. Ce qui intéresse Machiavel en réalité, ce sont les notions institutionnelles. Quand il pense au Prince, il pense à une institution et il veut qu’elle dure. Et pour avoir un minimum de pérennité, elle doit se confronter à la fortune. En percevant le Prince comme une personne, on manque l’essentiel qui s’applique aussi aux républiques, cette idée de durer, cette volonté de se maintenir.

     

    Machiavel dit aussi que les institutions doivent négocier avec la corruption. Comment la conçoit-il ?

     

    Machiavel analyse cette notion dans les Discours et son Histoire de Florence. Il dit qu’il faut de bons ordres et de bonnes lois. Il dit que l’opposition entre les grands et le peuple est très saine. Il dit que l’opinion publique permet d’accuser les membres de l’élite. Quand ces mécanismes manquent, tout se fait dans l’ombre et la corruption s’installe. Pour Machiavel, la corruption est en quelque sorte l’institutionnalisation de la violence. Elle fait corps avec certaines sociétés, elle finit par être leur manière de fonctionner.

     


    Que dirait l’auteur du Prince de la commission Charbonneau ?

     

    Je pense qu’il l’approuverait tout à fait.

    ***

    Lectures machiavéliques

    Une édition du Prince (UGE, 1962), dans une traduction de Jean-Vincent Péries de 1825, est disponible gratuitement sur le site Les classiques des sciences sociales qui propose aussi les Discours sur la première décade de Tite-Live, L’art de la guerre et Histoire de Florence, en plus de textes de présentation et des analyses de l’œuvre de Machiavel.

    Cinq éditions du Prince sont disponibles sur le site de l’Université de Lyon. On y retrouve l’œuvre originale en italien de 1532 et quatre traductions en français du XVIe siècle. Le logiciel HyperMachiavel permet de comparer les différentes versions phrase par phrase, concept par concept.

    L’anti-Machiavel d’Innocent Gentillet est disponible sur Google Livres en version complète, la troisième édition de 1576 parue sous le titre Discours sur les moyens de bien gouverner et soutenir en bonne paix un royaume ou autre principauté — contre Machiavel. On y retrouve aussi une version incomplète en français contemporain publiée en 1968 (Droz).

    Salman Rushdie parle de Machiavel dans une vidéo diffusée sur Openculture.com. Le romancier démonte les clichés du machiavélisme en y opposant l’image d’un Machiavel profond démocrate, joyeux luron et bel homme en plus. « Machiavel n’était pas machiavélique », dit-il. Le site de diffusion de la culture en libre accès ajoute une quinzaine d’enregistrements de cours donnés par Leo Strauss, partisan d’une lecture conservatrice du théoricien florentin.

     

    Vue sur la ville de Florence, approximativement vers 1493. Auteur inconnu.












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