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    La morale envahissante

    C’est le genre de controverse à laquelle la France ne nous avait pas habitués. Jeudi, s’est ouvert dans l’hémicycle un débat sur la prostitution. Un groupe de députés propose en effet d’adopter en France la mesure appliquée depuis plusieurs années en Suède et en Norvège qui consiste à punir les clients des prostituées.

     

    Le projet discuté cette semaine ne se limite pas à cette mesure emblématique. Il vise d’abord à supprimer le délit de racolage. Comme au Canada, la prostitution n’est pas interdite en France. Seule la sollicitation peut être punie. Nicolas Sarkozy avait aggravé ce délit en introduisant dans la loi le concept fumeux de « racolage passif ». Comme pour la consommation de cannabis qu’il a réprimée comme personne, l’ancien président était un partisan de la repénalisation de la prostitution. Alors qu’il était ministre de l’Intérieur, il n’hésitait pas à participer lui-même à des opérations policières très médiatisées sur les boulevards périphériques de Paris où l’on arrêtait des prostituées étrangères.

     

    On sait pourtant depuis longtemps que cette voie est sans issue. En effet, la pénalisation de la prostitution ne sert généralement qu’à aggraver la situation des prostituées les plus démunies sans pour autant faire reculer sa pratique. Elle est surtout inefficace contre le proxénétisme et les réseaux criminels qui exploitent des milliers de femmes. Pour cela, il faut des opérations policières autrement plus complexes et coûteuses. C’est pourquoi de nombreux pays se sont résignés, sinon à légaliser la prostitution, du moins à cesser de s’acharner sur celles qui en sont les principales victimes. C’est ce que fera d’une main ce projet de loi en créant notamment un fonds permettant d’accompagner celles qui souhaitent s’en sortir.

     

    Mais, de l’autre main, la loi permettra aussi de mettre les clients à l’amende (jusqu’à 3000 euros pour une récidive), plus un petit stage de… rééducation ! Ce sont ces mesures déjà appliquées en Suède et en Norvège (où les clients sont même passibles de la prison) qui font débat. De nombreux députés se demandent en effet selon quelle logique il serait dorénavant possible de sanctionner le client d’une prostituée alors que l’activité de celle-ci ne serait pas illicite.

     

    La question est d’autant plus justifiée que rien ne permet de conclure pour l’instant que les lois suédoise et norvégienne ont fait diminuer la prostitution. Selon les organismes représentant les prostituées, elle s’est simplement déplacée vers des lieux moins visibles. On peut en effet se demander si ces lois ne font pas qu’accélérer la migration de la prostitution, déjà largement en cours, de la rue vers des lieux plus discrets via Internet. Comme pour le « racolage passif », ce sont encore et toujours les prostituées de la rue, les plus démunies et les plus pauvres, qui seront pénalisées et incitées à se cacher. C’est pourquoi Médecins sans frontières, qui s’occupe des plus désoeuvrées d’entre elles, a dénoncé ce projet. Au fond, avec des moyens différents, les socialistes n’agissent pas autrement que leurs prédécesseurs en s’en prenant à la seule prostitution visible qui dérange la bonne société tout en s’accommodant de celle qu’on ne voit pas.

     

    Fait inquiétant, de nombreux députés hésitent à se prononcer sur ce projet pourtant désapprouvé par 68 % des Français, de peur qu’on leur reproche de ne pas communier à la morale officielle. Il est encore plus inquiétant de constater que ces mesures sont unanimement dénoncées par celles qu’elles visent à protéger, les prostituées, et les policiers qui seront chargés de leur application. Eux sans qui cette loi ne sera qu’une façon de se donner bonne conscience.

     

    ♦♦♦

     

    « Lois de moralité, c’est ainsi que mes compatriotes surnomment ce genre de législation », expliquait récemment le correspondant suédois à Paris Magnus Falkehed. Souvent inapplicables, disait-il, ces lois sont destinées à dire la morale plus que le droit.

     

    Or, est-ce vraiment à l’État de dire la morale ? À défaut de pouvoir « changer la vie », comme ils disaient dans les années 80, les socialistes semblent se résigner à ce prêchi-prêcha. C’est ce qu’ils avaient fait en mai dernier en décidant de bannir le mot « race » des lois françaises. La mesure ne coûtait pas cher. Comme si la suppression d’un mot suffisait à faire disparaître la réalité qu’il exprime.

     

    Dans un colloque sur l’immigration tenu récemment à l’Université du Québec à Montréal, le sociologue Joseph Yvon Thériault avait dénoncé le penchant de notre époque à transformer les débats politiques en débats moralisants. Il avait souligné l’« incapacité de nos sociétés à poser les problèmes auxquels elles sont confrontées en termes politiques » pour se complaire plutôt dans « une théorie politique moralisante ».

     

    Cette tentation est aussi très présente au Québec. La transformation des débats sur la laïcité et l’immigration en sermons sur l’« ouverture à l’Autre » — des mots qui relèvent du vocabulaire de la religion plus que de celui de la politique — montre bien comment il est tentant dans ces discussions, au lieu d’étudier la réalité, de se contenter d’une simple posture morale. Pour ne pas dire moraliste.













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