Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Question d'images - La jeune femme et la mer

    Mylène n’est pas Santiago. Mais elle est de la trempe de ces grands héros d’Hemingway. Elle n’est pas le vieil homme du légendaire roman, mais pourtant, durant les 129 jours que dura sa traversée de l’océan Atlantique à la rame, elle fit de nous tous, des Manolin aux yeux d’enfants ébahis.

     

    J’étais bien jeune quand ce livre, Le vieil homme et la mer, m’envoûta. La ténacité, le courage dans la lutte incessante de ce vieux pêcheur en quête d’une ultime dignité ; l’admiration, le respect, le rêve de ce gamin devant l’homme, son combat et son récit m’impressionnaient tellement que je fis de cet ouvrage, devenu mythique, l’un des romans fétiches de ma jeunesse.

     

    Puis, au fil des temps, je l’avais oublié. Sans doute même égaré pour toujours.

     

    Mais dès ses premiers coups de rames, Mylène m’a vite fait recouvrer la mémoire. Son récit y était gravé à jamais. J’en eus la preuve évidente dès l’instant où, comme beaucoup, je réalisai que le défi de Mylène Paquette prenait une perspective tout à fait similaire à celle du roman.

     

    Cette fille est inconsciente, ai-je pensé un moment. À la première tempête, au premier chavirage, elle va changer d’avis… et virer de bord ! J’avais lu quelque part qu’en plus, elle avait la phobie de l’eau. Et puis, plus elle avançait sur l’océan, plus je me suis passionné pour cette femme décidée, pour ne pas dire opiniâtre, dans sa course folle. Une course contre elle-même et l’adversité. Une course contre toutes nos peurs et nos phobies.

     

    Devant cet impossible, je me suis animé. Je la suivais sur son blogue, la lisais, l’écoutais. Le soir venu, grâce à la magie des nouvelles technologies, je traçais méthodiquement sur la carte Google, la route qu’elle empruntait, à partir des repères et des positions GPS qu’elle nous envoyait. Comprenant, qu’à la rame, un peu comme dans la vie, la route n’est jamais bien droite.

     

    Alors, comment détester l’eau et adorer la mer ? C’est, on l’aura compris, le paradoxe de Mylène Paquette. Ses rapports avec l’océan, tantôt tumultueux, violents, tantôt tendres, voire amoureux, faits de calmes et de tempêtes, de tempêtes et de calmes, donnaient toute la mesure du tempérament de ces deux protagonistes dans leurs apprivoisements mutuels.

     

    La danse de deux amants n’eût pas été plus passionnelle. Tout au long de son récit sur son blogue et aussi dans la magnifique lettre qu’elle écrira à la mer à la veille de son arrivée, la rameuse émérite lui avouera son amour profond. Témoignant également de la force et de la fragilité de cet Atlantique en proie aux plus grandes menaces, des menaces toutes humaines. Environnement, réchauffement, extinction de la faune et de la flore marine, pollution de toutes sortes, déchets, hydrocarbures… « Avant, j’avais peur de toi, désormais, j’ai peur pour toi », conclura-t-elle.

     

    Alors, avec Mylène, j’ai ramé durant quatre mois. Je suis tombé à l’eau chaque fois qu’elle chavirait. Avec elle, j’ai réparé l’antenne solaire chaque fois qu’elle se brisait, j’ai gratté la coque ralentie par les anatifes accumulés durant le voyage. J’ai souri de ses canards partisans, de ses enfantillages. J’ai été effrayé par la hauteur des vagues sur lesquelles elle ballottait, sanglée dans son minuscule habitacle. Je me suis ému devant ses photos de mer calmée, de ses couchers de soleil, de ses nuits étoilées. Avec elle, jusqu’à la ligne d’arrivée, j’ai espéré ce jour, soulagé et heureux d’avoir atteint, grâce à elle, l’inaccessible étoile. Avec elle, en deux mots, j’ai rêvé.

     

    À l’heure où l’instant triomphe sur le temps, à l’heure où se célèbrent tous les records de vitesse, sur l’eau, dans l’air, sur terre, j’ai aimé m’attarder sur ceux qui vont lentement. Celles et ceux qui atteignent leur but par de bien petits pas, au seul moyen de leur force physique et mentale. Ils prennent et nous donnent la vraie mesure des choses, de leur immensité, de leur vérité. Ils redonnent à l’espace sa véritable dimension.

     

    Chaque marin, dit-on, doit vaincre sa tempête. Santiago, Manolin, Mylène, tant d’autres et aussi vous et moi. L’exploit de Mylène Paquette doit désormais faire image.

     

    Mais, hélas, une femme seule qui rame sur l’océan occupe dans les médias, à peu près la même place que celle qu’elle occupa sur la mer tout au long de sa traversée. Un maire décadent et des débats haineux à propos d’une charte malhabile ne laissant guère d’espace pour « le reste ».

     

    C’est aussi pour cela que je voulais rendre hommage à cette géante de la mer, en lui consacrant ma bien modeste chronique. Une toute petite longueur de rame dans l’océan impétueux des médias.

     

    Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel