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    #chroniquefd - Femmes exploitées et oubliées

    Sur Twitter : @FabienDeglise

    C’est fou comme un incendie, surtout quand il a été allumé volontairement, peut finir par concentrer les regards au mauvais endroit.

     

    Un doute ? Le dernier mois de déchirement collectif autour d’un voile, au nom d’une certaine libération de la femme, donne désormais, par effet de contraste, une teinte plutôt pathétique au manque de vigueur avec laquelle Québec dénonce et combat une autre forme d’asservissement : celui alimenté par des réseaux de prostitution particulièrement bien organisés et terriblement délétères pour des jeunes filles qui finissent par s’en retrouver captives sous la menace et la violence.

     

    C’est la lecture d’un dossier de La Presse+, la semaine dernière, qui nourrit l’indignation. Sous la plume de sa journaliste Isabelle Hachey, le média dématérialisé y dressait un portrait cru et sans complaisance de ces réseaux qui, sous la houlette des gangs de rue et motards criminels, foisonnent désormais dans le grand Montréal comme ailleurs. Ces réseaux transforment en esclaves sexuelles des jeunes filles, au parcours pas toujours aussi « prévisible » qu’on pourrait le croire, et le font avec une mécanique redoutable et surtout dans un environnement social et réglementaire dont la complaisance et l’aveuglement volontaire ont forcément tout pour troubler.

     

    Captives et maltraitées

     

    Les faits dérangent. La commercialisation du vice, avec ses victimes pas toujours consentantes, prend du volume dans ses espaces traditionnels, oui, comme les salons de massage, bars de danseuses et motels bas de gamme, mais plus seulement. Au centre-ville, des condos sont aussi transformés ici et là en bordels pour hordes de fêtards en provenance du reste du continent par des membres de gangs de rue plutôt doués pour les affaires : loués 1500 $ par mois, ces espaces dans lesquels ils tiennent captives plusieurs filles, peuvent leur rapporter 4000 $ par jour, indique une récente étude de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES).

     

    Le groupe se désole au passage de la facilité avec laquelle ce commerce du sexe triste et de la violence ordinaire s’affiche, avec les permis municipaux et les baux qu’il faut, et surtout sans trop être inquiété par les lois en vigueur et les autorités. Pourtant, à l’instar des milliers de clients qui entretiennent la chose, un enquêteur de base n’a pourtant pas besoin de se perdre trop longtemps sur Internet pour trouver ces lieux d’exploitation.

     

    Mais, visiblement, quand on est trop préoccupés à régler les problèmes d’asservissement, pas toujours évident, des autres, on finit par ne plus être capable de voir ceux qui sont pourtant criants et franchement désolants chez nous.

     

    La série de témoignages qui accompagnent et commentent de l’intérieur cette descente dans l’enfer de la servitude par le corps fait, par les temps qui courent, encore plus monter la rage. Il y est question de naïveté, de faux sentiments et d’argent, oui. Mais il est aussi question de viols collectifs érigés en norme, de sévices corporels quand les « chiffres » ne sont pas atteints, de séquestration, de maltraitance, de brutalité, de privation, de manipulation, d’humiliation, de terreur… en 2013, dans une société qui aime crier avec ostentation son goût de la liberté, de l’égalité et du libre choix.

     

    À la clé, et sans surprise, ce sont des milliers de destins qui sont durablement brisés par ce milieu. Un milieu qui a, depuis longtemps, tourné le dos à toute humanité et dont « les valeurs », pour reprendre le vocabulaire du moment, sont certainement bien plus condamnables, inquiétantes et néfastes dans la quête d’un « Nous » que celles portées par une scientifique d’origine syrienne et une éducatrice en garderie voilées ou un chauffeur de taxi sikh portant le turban.

     

    Priorités absurdes

     

    Voir sur la grande échelle des priorités sociales, comme sur celle de la configuration des forces politiques visant à réduire les abus et à éradiquer toutes formes de soumission, au nom d’un sain développement humain, une charte politiquement intéressée, trop loin de l’éradication de réseaux d’esclavage sexuel, pas à l’autre bout du monde, mais bien au Québec, donne forcément du présent une image insoutenable par son absurdité. Et encore plus, quand on apprend au détour, que le cadre qui permettrait pourtant de rendre ce commerce un peu moins facile n’a, depuis 11 ans, même pas encore été posé.

     

    En 2002, le Canada a ratifié en effet le protocole de Palerme contre la traite des personnes, mais a également modifié son Code criminel pour l’interdire, trois ans plus tard. Dans la foulée, quatre provinces ont adopté des lois ou politiques pour appuyer cette législation. Le Québec n’est pas du nombre. Sans doute parce qu’un voile est actuellement en train de lui bloquer la vision.













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