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    Les gens du pays plantent des «balises»

    Originaires de France, les mots «balise» et «baliser» ont acquis en terre d’Amérique une signification particulière en raison de la rigueur du climat

    4 octobre 2013 |Marie-Éva de Villers - Linguiste, auteure du Multidictionnaire | Actualités en société

    Lorsque le poète Gilles Vigneault intitule son poème Balises, il reprend l’un des mots qu’employa Jacques Cartier plus de trois siècles plus tôt dans le récit de son second voyage au Canada en 1535-1536 : « […] notre cappitaine avecq plusieurs alla à terre pour faire planter ballises », ainsi qu’on peut le lire dans l’édition critique Relations de Michel Bideaux (Les Presses de l’Université de Montréal, 1986). Le riche fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec, qui répertorie cet extrait, précise que l’éditeur a respecté la langue et la graphie du texte original.

     

    Pour l’ensemble des francophones, le nom « balise » et le verbe « baliser » appartiennent aux domaines spécialisés de la navigation, de l’aviation et, plus récemment, de l’informatique ; leur fréquence d’usage est peu élevée. Au Québec, ces mots possèdent ces significations, mais ils ont en outre un sens figuré et s’inscrivent au coeur de tous les débats. Qu’on en juge !

     

    Le 29 septembre à l’émission Tout le monde en parle de Radio-Canada, Djemila Benhabib fait état de « la volonté d’un peuple à établir des balises ». Dans l’éditorial du 5 septembre du Devoir intitulé Commission Charbonneau. Les vrais pervers, Josée Boileau écrit : « Avec pour seule balise l’obsession du profit, les firmes faisaient donc la loi, avec la complicité des élus et des fonctionnaires […] ». Dans son Devoir de philo du 21 septembre, Dominique Trudel rappelle que : « Le droit spécifie les modalités d’une déclaration de guerre, balise l’emploi de la force, réglemente le traitement des prisonniers, etc. » Dans Le Soleil du 11 septembre, Gilbert Lavoie cite le ministre Bernard Drainville : « Ce qui divise les Québécoises et les Québécois, ce ne sont pas les pratiques religieuses de tout un chacun, a déclaré le ministre Drainville. Ce qui nous divise, c’est l’impression de privilège, l’impression d’inégalité ; l’impression qu’il n’y a pas de balise. »« Dans le milieu, plusieurs médecins réclament par ailleurs davantage de balises pour encadrer la procréation médicalement assistée », écrit Pascale Breton dans La Presse du 25 septembre.

     

    Les mots « balise » et « baliser » sont originaires de France, mais ils ont acquis en terre d’Amérique une signification particulière en raison de la rigueur du climat. Qu’est-ce qu’une balise pour nous ? Dans un récit daté de 1752-1753 qui s’intitule Voyages et mémoires sur le Canada, le directeur des fortifications de la Nouvelle-France, Louis Franquet, répond à cette question : « En hiver, ce lac et la rivière sont plus ou moins pris de la gelée et pour ne pas y manquer le chemin, on le balise dans les parties où la glace est reconnue la plus épaisse. À cet effet, l’on fait un trou jusqu’à l’eau qui se gèle à l’instant qu’on plante la balise. On a quelque fois vu ce lac traversé de deux à trois rangs de balises de bois de sapin, de sorte qu’étant toujours vertes et droites elles forment, à l’instar des avenues d’une terre, un coup d’oeil agréable. »

     

    Citons encore Adjutor Rivard, dont les propos ont été consignés dans le Bulletin du parler français au Canada en 1910 : « La bordée de ce soir a presque abrié les balises ; va falloir se lever, demain, avec la barre du jour » ou Anne Hébert, qui emploie le verbe « baliser » dans Kamouraska (1970) : « Le chemin […] devient accidenté. Une côte, un ravin, une autre côte, un autre ravin. Toute cette neige amassée dans les coulées ! Pourvu que la route soit bien balisée ? »

     

    Le Glossaire du parler français au Canada (1930) intègre le nom « balise » dans sa nomenclature et le définit ainsi : « Petit arbre coupé et placé, l’hiver, aux bords d’une route pour en indiquer le tracé. »Les auteurs de l’ouvrage précisent que la balise est un « arbre planté pour marquer une limite » en Saintonge, alors qu’il a acquis une extension de sens au Canada : « Les chemins d’hiver aux bords desquels on place des balises sont parfois tracés dans les champs, sur les rivières ou sur les lacs, pour éviter des passages difficiles, des accumulations de neige, de longs détours. »

     

    On peut constater que les emplois les plus fréquents du nom « balise » et du verbe « baliser » dans la presse québécoise écrite aussi bien qu’électronique d’aujourd’hui sont figurés : la balise est ce qui sert à situer, à orienter, ce qui constitue un jalon, un repère. Baliser, c’est encadrer, déterminer les limites.

     

    Il ne faudrait surtout pas éviter de recourir aux significations enrichies par notre histoire et notre géographie du nom « balise » et du verbe « baliser », car elles constituent des métaphores expressives pour évoquer les repères, les jalons essentiels qui serviront à nous « retrouver dans le mauvais temps », comme l’écrit Gilles Vigneault.













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