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    Mal de mère

    Seules au monde avec Willy

    Diane Lavoie, costumière à Radio-Canada, a adopté une Haïtienne de trois ans en 2010. Son récit traverse le corps et nous laisse sans voix, entre courage et désespoir, humour et amour.
    Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Diane Lavoie, costumière à Radio-Canada, a adopté une Haïtienne de trois ans en 2010. Son récit traverse le corps et nous laisse sans voix, entre courage et désespoir, humour et amour.
    «Je suis la maman de ma fille, mon séisme haïtien.»
    «L’idée d’adopter relève simplement de l’égoïsme.»
    «Quand on vous demande de choisir entre cher et pas cher pour l’adoption, on sait que les choses difficiles, c’est déjà commencé. »
     – Diane Lavoie, Tremblement de mère

    Lorsqu’une auteure remercie son bouvier bernois, Willy, à la dernière page de son livre, tu peux te demander si elle est commanditée par Purina ou tu peux louer les vertus de la zoothérapie. La pensée peut aussi t’effleurer que l’humanité est une qualité dévolue aux chiens, surtout quand tu t’apprêtes à tomber dans la marde. Et Diane Lavoie est tombée dedans avec une petite fille de trois ans au bout des bras.

     

    L’histoire de Mélodine (prénom fictif) commence bien avant sa rencontre avec sa mère adoptive à l’aéroport, un matin glacial de janvier, quelques semaines après le séisme d’Haïti en 2010. Elle débute trois ans plus tôt dans l’indigence totale et aurait pu se poursuivre plusieurs années à l’orphelinat, n’eût été la diligence inhabituelle des préposés à l’adoption internationale qui ont bousculé les procédures administratives locales.

     

    « Elle portait des chaussures trop grandes, des vêtements mi-saison dépareillés et trop grands, des vêtements qu’elle n’avait certainement pas portés en Haïti, et, par-dessus, un t-shirt unifolié, gracieuseté canadienne. Elle tenait un affreux toutou western neuf qui n’avait jamais été aimé… », peut-on lire dans son récit Tremblement de mère, atterri hier en librairie.

     

    Pour une maman artiste, designer de costumes à Radio-Canada, il ne faut pas négliger le décor, le visuel et les accessoires qui ne le sont jamais. Diane Lavoie « voit » tout et intègre le choc de l’arrivante tout en composant avec son séisme personnel. Elle avait fait connaissance avec la photo de sa fille 27 jours auparavant. Et elle ne savait pas comment être parent, monoparentale de 47 ans de surcroît. Diane ne soupçonnait pas dans quel radeau elle s’était embarquée en adoptant cette enfant, poussée par l’instinct.

     

    « On ne nous prévient pas. C’est comme pour être parent. Si on le savait, la planète serait dépeuplée. Après un, on devrait s’arracher l’utérus. Maintenant que j’ai vu, c’est beau, j’ai compris. C’est tellement de travail ! Mais je n’ai pas de regrets. Je n’ai pas cette glande-là. Je ne suis pas découragée, sauf quand je vois la profondeur de sa tristesse. »

     

    Diane dit les choses qu’on tait, prononce les mots honteux, nomme l’innommable, comme on se défait de ses chaînes. Parce que tout est déjà suffisamment lourd et hypocrite comme ça.

     

    La veuve et l’orpheline

     

    Diane Lavoie n’est pas une moumoune ; capable de rénover une chambre et d’en tirer les joints avant l’arrivée de sa fille, de confectionner une robe de princesse en une soirée, de faire du yoga dans un sauna, de mener une vie normale au troisième sous-sol de Radio-Canada, de tenir en laisse son côté dark. Elle assure.

     

    Disons qu’elle assurait. L’arrivée de Mélodine provoque un chamboulement radical et la blessure émotive de la petite est si vive (deux mois de hurlements nocturnes soutenus) qu’elle réveille celle de sa nouvelle mère et la mène au bord du gouffre, au bord du fleuve.

     

    On dévore le récit de Diane, très joliment ciselé, la vision parfois embuée. Son agent et ami, l’animateur Éric Salvail, a craqué lui aussi, même s’il n’a pas d’enfant. On se reconnaît dans la douleur de cette jeune « vieille » mère, sa solitude étouffante, son désespoir abyssal, ses fantasmes suicidaires, sa lucidité décapante, l’obligation de demander, de quêter, la honte de ne pas y parvenir seule. Cette traversée du désert au pays du froid, je l’ai vécue aussi.

     

    Diane Lavoie se raconte avec intelligence et sans nous épargner, sinon avec l’humour. Au fil du récit, c’est notre société d’îlots à la dérive et de hamsters sous hypnose dans leurs carrousels qu’elle montre du doigt sans mettre de gants blancs. « J’aurais eu besoin de plus que des plats congelés, me confie-t-elle. Je recevais de la gentillesse à la carte. Mais j’avais besoin d’être prise en charge, de dormir, d’un soulagement réel. À part une mère, je ne vois pas qui peut faire ça pour toi… »

     

    Elle n’a pas vu, effectivement. N’a pas vu le clan ni le village pour élever l’enfant. Et après avoir flirté avec le fleuve, s’est retrouvée à l’urgence de l’hôpital psychiatrique Douglas, chez les dingos. Cinq jours, cinq nuits qui paraissent une éternité. Ce chapitre de son livre est particulièrement relevé et moque notre système psychiatrique avec une verve cinglante.

     

    Rares sont les patients qui peuvent raconter ce qu’ils ont vécu et faire preuve de plus de crédibilité que les gens qui prétendent les soigner. Je conseillerais à tous les psychiatres de courir acheter son bouquin. « Le bout sur l’asile a été le plus difficile à écrire, avoue Diane. Je n’enverrais personne là, même très malade. Il n’y a pas de solutions pour ces gens-là. Je n’étais pas démunie et ils n’ont pas pu m’aider. Si tu as du caractère, t’es caractérielle à leurs yeux ! »

     

    Ce qui ne nous tue pas…

     

    Aujourd’hui, Mélodine a six ans, va à l’école, est une petite « bibitte résiliente, super-heureuse ». Parfois, une ombre se dessine sur son visage, les nuages s’accumulent, l’orage survient. Et l’arc-en-ciel qui suit dissipe tout. « Je ne veux pas que l’abandon définisse sa vie, souligne sa mère. Le plus gros du travail, pour moi, c’est de faire un voyage au pays de ma propre souffrance pour ne pas être contagieuse. Je souhaiterais lui donner ce que je suis, moins cette souffrance. »

     

    Mais depuis quelque temps, le soleil brille un peu, inhabituelle présence pour Diane : « Moi, je me vois comme Rambo, avec le couteau dans la yeule et le bandana sur le front. Je suis habituée de me défendre, pas que ça aille bien ! »

     

    Aujourd’hui, elle peut écrire au sujet de sa fille : « Elle est maintenant un autre pays et j’apprends à approcher ses frontières. Ce que je peux dire d’elle, c’est que je n’achèterai plus de billets de loterie, que c’est inutile, j’ai déjà tout gagné. Je peux dire que la résilience est une puce et que Mélodine est une géante. »

     

    Une géante de six ans qui lui a appris une langue étrangère : « Je t’aime » ; « Je te trouve belle » ; « Tu me rends heureuse. » Et lui a enseigné à faire la paix avec tout le reste, tout ce qui n’a pas de sens, parce que cela n’en a pas, justement.

     

    ***
     

    cherejoblo@gmail.com

    Twitter.com : @cherejoblo


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    Écouté l’entrevue de Catherine Perrin avec Olivier Poivre d’Arvor (le frère de PPDA) sur son livre Le jour où j’ai rencontré ma fille (Grasset). L’auteur nous raconte son infertilité, puis sa décision d’adopter une petite fille de sept ans au Togo. Le monoparental quinqua qui a fait le tour du jardin des délices et de sa « frénétique activité érectile » doit se démener pas mal pour arriver à ses fins, on s’en doute. Cela lui prendra deux ans et il perdra beaucoup d’illusions en chemin.

     

    « Ceux qui jugent ne savent pas ou ne veulent pas savoir le chemin que nous avons parcouru pour fonder une famille. Chemin exténuant et encore plus vertigineux quand on est seul à le parcourir. Nous passons par des dizaines de guichets, sociaux, médicaux, psychiatriques, nous soumettons notre volonté à l’épreuve du temps, de la vie professionnelle, de nos ressources. »

     

    Un récit plus cérébral et moins touchant que celui de Diane Lavoie, mais qui aborde un sujet tabou : l’homme blanc qui adopte une petite fille noire. Et qui m’a fait me demander pourquoi cet hom me tenait tant à se reproduire… Pour écouter l’entrevue du 3 septembre dernier chez Perrin.

     

    Visionné une des émissions de la série Intimidés animée et imaginée par Jasmin Roy et qui débute à Canal Vie lundi prochain, jusqu’à la fin d’octobre. De 5 à 10 % des enfants seraient intimidés au primaire et au secondaire. On suit le parcours de jeunes qui ont été lourdement malmenés, parfois pendant 11 ans. J’ai vu l’épisode sur la « différence » et j’ai trouvé les acteurs de ce docufiction excellents. Qu’on soit immigrant, adopté, obèse ou affligé d’un TDAH, un rien suffit pour être ostracisé avec une cruauté qui dépasse l’entendement. Une série qui donne aussi des trucs aux parents pour détecter l’intimidation et des conseils aux jeunes pour s’en sortir. La première émission porte sur la cyberintimidation.

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    JOBLOG

    Pour eux

    On écrit des livres pour eux ; on retourne en thérapie pour eux; on se fait du mouron pour eux ; on économise pour eux; on se dépense pour eux; on cuisine des repas équilibrés pour eux; on devient végétarienne pour eux; on déménage pour eux; on aborde des mères inconnues toute nue dans des vestiaires de gym pour eux; on demande de l’aide à des étrangers pour eux; on pleure pour eux ; on fait des plans quinquennaux pour eux; on lit des articles écrits pour des demeurés sans jugement pour eux; on rerelit Geronimo Stilton à voix haute pour eux; on se demande souvent si on en fait assez pour eux.

    Un vendredi soir, après avoir roulé quatre heures et s’être égarée deux fois, on arrive dans le parc de la Mauricie pour prêter main-forte à la corvée d’automne de leur camp d’été. Encore pour eux. En sortant de l’auto, un peu zombie, on entend une petite voix qui dit: «Tu as vu comme elle est belle la lune, maman? On dirait que c’est Dieu qui essaie de nous charmer!»

    On vient de recevoir notre paye en direct du Bon Dieu. Et parfois, dans l’urgence, on oublie d’être charmée.

    Diane Lavoie, costumière à Radio-Canada, a adopté une Haïtienne de trois ans en 2010. Son récit traverse le corps et nous laisse sans voix, entre courage et désespoir, humour et amour. Une scène de l’un des épisodes de la série Intimidés, qui débute à Canal Vie lundi prochain.
     
     
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